Page de titre

La page de titre se caractérise par l'usage d'un encadrement gravé et par la disposition typographique à l'intérieur de cet encadrement.

L'encadrement d'arabesques

Jean de Tournes a fait dessiner et graver cet encadrement sur bois en 1554 pour ses éditions in-octavo. Auparavant, ses pages de titre, dans ce format, recouraient à un autre élément graphique : sa marque « aux deux vipères », incluant la devise « Quod tibi fieri non vis, alteri ne feceris » (Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse). On ne connaît ni le nom du dessinateur ni celui du graveur de ce spectaculaire encadrement d’arabesques en cul-de-lampe (13,5 x 8,5 cm), qui va servir, pendant quelques années, à identifier au premier regard les livres in-8° sortis de l’atelier [Cartier p. 93, n° 29].

GOUJETIN869

© Médiathèque Versailles (Goujet in-8 69)

On connaît deux livres datés de 1554 qui emploient cet encadrement – deux livres qui ont en commun de présenter aussi des gravures de Bernard Salomon, fidèle collaborateur de l’atelier (dont le tailleur de lettres Robert Granjon a épousé ou va épouser la fille) : une bible latine illustrée (Biblia sacra ad optima quæque veteris, vt vocant, tralationis exemplaria summa diligentia, parique fide castigata. Cum Indicibus copiosissimis, Lugduni, Apud Ioan. Tornaesium) et un recueil de textes sur la divination traduits en italien par Damiano Maraffi (Giulio Ossequente de’ Prodigii. Polidoro Vergilio de’ Prodigii Lib. iii. Per Damiano Maraffi, fatti Toscani, In Lione, Per Giovan di Tournes).

En 1555, l'encadrement est présent dans 9 des 12 éditions in-8° publiées cette année-là : outre les Euvres de Louïze Labé Lionnoize, la traduction française du recueil sur la divination (Iules Obsequent des Prodiges. Plus Trois Liures de Polydore Vergile sur la mesme matiere. Traduits de Latin en François par George de la Bouthiere Autunois), trois ouvrages de Jacques Peletier du Mans (un Art poëtique, le recueil L'Amour des amours et le Dialogue de l'orthographe), la réédition augmentée des Erreurs amoureuses de Pontus de Tyard, l’Epitome des cinq livres d’Artemidore par Charles Fontaine, les Quadrins historiques de la Bible. Revuz, & augmentez d’un grand nombre de figures, l’opuscule de Guillaume Paradin Afflictae Britannicae religionis, et rursus restitutae exegema.

On le retrouve dans les livres publiés les années suivantes, par exemple dans le recueil poétique de Bérenger de La Tour (Choreïde, Autrement, Louenge du bal : aus Dames, 1556), dans le Discours du temps, de l’an, et de ses parties de Pontus de Tyard (1556), dans l’édition de l’Arithmeticae practicae methodus facilis de Gemma Frisius préparée par Jacques Peletier (1556), ou dans l’entreprise polyglotte des « figures de la Bible », de 1556 à 1559 [Kammerer 2015], par exemple en français, en flamand, en italien ou en latin. Recontextualisé dans un format in-quarto (deux fois plus grand), cet encadrement conçu pour les pages de titre des in-octavo sert aussi à encadrer trois inscriptions gravées dans le recueil de Gabriel Symeoni, Illustratione de gli epitaffi et medaglie antiche (p. 13, 62, 105).

Labé 1555 8° Symeoni 1558 4°

L'encadrement, que l'on voit s'user au fil des réemplois et des passages sous la presse, échappera cependant aux destructions de matériel survenues lors des pillages de l'atelier pendant les guerres civiles et il fera partie du matériel emporté à Genève par le fils de Jean de Tournes en novembre 1585, sans que ce dernier en fasse par la suite un usage fréquent : il l’utilisera encore, exceptionnellement, pour la page de titre des Plaidoyés de Me. Jean Sarasin en 1598.

 

La typographie

À l'intérieur du cadre, les informations permettant d'identifier le livre sont données en deux blocs de quatre lignes, centrés, et séparés par une "feuille de vigne" (un modèle d'origine bâloise – Peter Schöffer, 1517 – que Jean de Tournes utilise depuis 1546 [Vervliet 2012, n° 58]), située au centre exact du rectangle. L'ensemble est unifié par l'usage exclusif (plutôt rare dans les pages de titre recourant à cet encadrement) des caractères romains.

Le bloc du haut est constitué de 4 lignes de texte, en majuscules, et utilise 4 corps différents : le plus grand pour le titre "EVVRES" – particulièrement visible –, le deuxième pour le nom d'autrice "LOVÏZE LABE´", puis "DE", enfin "LIONNOIZE". La première ligne recourt à une "lettre de titrage" (3,9 mm) de Robert Granjon, créée vers 1543, mais que Jean de Tournes n'utilise régulièrement qu'à partir de 1547. Elle est reconnaissable à la jambe avant allongée du R [Vervliet 2008, p. 222, n° 6 ; Vervliet 2010, n° 162 ; Kemp 2021, p. 101]. On remarque également à la troisième ligne la présence du tréma sur le I (comme au titre de l'Art poëtique de Peletier) et, plus exceptionnelle, celle de l'accent aigu joint au E.

Le bloc du bas (3 lignes en majuscules, une en minuscules) recourt lui aussi à quatre corps différent – dont seul celui de la deuxième ligne ("PAR IAN DE TOVRNES.") a été utilisé dans le premier bloc ("LIONNOIZE."). Les 8 lignes de texte sur la page utilisent donc 7 caractères différents. Le corps le plus petit, dans lequel on reconnaît la forme dite "Bembo" du M (avec un empattement seulement à gauche) est utilisé pour la date ("M. D. LV."). La présence d'une ligne continue entre l'adresse typographique et la date est une pratique courante de Jean de Tournes dans cette période. Enfin, l'indication du privilège royal apparaît dans une dernière ligne, la seule composée en bas de casse, dans un caractère qu'on retrouve à l'intérieur du livre.

 

Sources

CARTIER, Alfred, Bibliographie des éditions des De Tournes imprimeurs lyonnais, 2 vol., Paris, Édition des Bibliothèques Nationales de France, 1937-1938.

KEMP, William, "Jean de Tournes, Sébastien Gryphe et Robert Granjon à Lyon en 1543 et après", Réforme Humanisme Renaissance, n° 92, 2021, p. 95-115.

VERVLIET, Hendrik D.L., The Palaeotypography of the French Renaissance. Selected Papers on Sixteenth-Century Typefaces, 2 vol., Leiden – Boston, Brill, 2008.

VERVLIET, Hendrik D.L., French Renaissance Printing Types. A Conspectus, London – New Castle, The Bibliographical Society – The Printing Historical Society – Oak Knoll Press, 2010.

VERVLIET, Hendrik D.L., Vine Leaf Ornaments in Renaissance Typography. A Survey, New Castle – Houten, Oak Knoll Press – HES & DE GRAAF Publishers, 2012.

           Merci à William Kemp pour son aide et ses conseils.