La réputation de "courtisane"

À l'écart de ce que révèlent les archives quant à la vie de Louise Labé – celle d'une femme insérée dans le monde de la bourgeoisie lyonnaise, soucieuse de son indépendance financière et étroitement liée aux milieux italiens de la ville –, d'autres documents témoignent de ce que fut sa "réputation" : ce qui émerge alors est la figure d'une "courtisane".

La notion, au milieu du XVIe siècle, est complexe, puisqu'elle peut renvoyer à la fois à la participation des femmes aux codes renouvelés de la société de cour, à une forme d'indépendance sociale et morale ou à une vie sexuelle hors mariage associée à des transactions financières (distincte cependant de formes plus basses de prostitution). Dans le cas de Louise Labé, aucune archive ne permet de savoir sur quels comportements s'est fondée cette réputation (hormis sa fréquentation hors mariage d'un Italien, attestée par son testament, qui semble lui être explicitement reprochée dans une chanson en 1557).

En Italie au XVIe siècle, cette figure de la "courtisane" (parfois dite "cortigiana onesta") est souvent convoquée dans le discours sur des autrices (Tullia d'Aragona, Gaspara Stampa, Veronica Franco), dont les statuts sociaux et les conditions de vie sont pourtant très divers [Rosenthal 1992 ; Robin 2003]. Dans l'histoire littéraire française, Louise Labé est en tout cas la première autrice à être associée à ce terme, sur le modèle de ce qui se passe alors en Italie. Comme le montrent clairement les formulations de François de Billon (1556) ou encore d'Antoine Du Verdier (1585), ce statut de "courtisane" n'est nullement perçu alors comme contradictoire avec une activité littéraire. Un seul auteur, Pierre de Saint-Julien de Balleure (1584), tout en la reconnaissant comme autrice, semble soupçonner que cette "courtisane" a dû bénéficier d'une collaboration (ou d'une influence ?) masculine. Dans les siècles suivants, les auteurs qui parlent de Louise Labé se disputent parfois quant à sa moralité, mais sans que ces débats soient jamais liés à des discussions sur son statut d'autrice. L'hypothèse d'une "collaboration" revient plus tard, sous la plume imaginative de Prosper Blanchemain (1875), non plus en lien avec la figure de la "courtisane", mais avec celle de la femme amoureuse d'Olivier de Magny, dont elle aurait fait son "collaborateur". Enfin, au XXIe siècle, Mireille Huchon pousse le soupçon plus loin, en faisant de Louise Labé une "prostituée notoire" [2021, p. xxiii], évoluant dans un milieu "illettré", évidemment incapable d'écrire elle-même et n'entretenant aucune relation avec la publication du livre qui porte son nom. Aucune source du XVIe siècle ne légitime cette reconstitution.

 

1547, Philibert de Vienne

Philibert de Vienne, La Philosophie de court, Lyon, J. de Tournes, 1547, p. 76.

Voir un exemplaire numérisé sur le site Gallica.

[éd. Pauline M. Smith, Genève, Droz, 1990, p. 138]

L’on peult voir maintenant quelles forces ont liberalité et magnificence pour aquerir la grace d’un chacun. Je sçay qu’il y a des putains et Courtisannes qui en font autrement, mais il ne fault pas estimer que ceste divinité d’Amour se puisse loger en leurs cueurs. Il n’est point mal seant à une femme de recevoir, mais il luy siet mal de demander, comme enseigne le bon maistre Ovide :
     Nec dare, sed pretium posci dedignor, et odi.
Il ne me fasche point, (dit-il) de donner, mais je suis marry quand on me demande, et cela me degouste. La Laïs de Corinthe eut-elle bonne grace de demander tant d’escuz à Demosthene ? Elle le degousta si bien qu’il n’en voulut plus ouyr parler et ne se donna point l’occasion de s’en repentir. La Cordiere de Lyon est trop plus honorable qui, quelque affection de gaigner qu’elle ayt, ne semble rien moins à ses serviteurs qu’avaricieuse.

 

1552, un procès à Genève

Registres du Consistoire de Genève au temps de Calvin. Tome VII. 25 février 1552-2 février 1553, Genève, Droz, 2014, VII, 57, p. 110- 111.

Jeudi 14e de Julliet 1552

Jehan Yvard, sirrugien.
Lequel a proposé une suplication contre sa femme qu’est à Lyon et que l’a vollu enpoysener et s’est adonner à pallardise. A produyt les drois au contenue de sa suplication. Monsieur Calvin a retirés les esplés
pour en faire yci leur advis.

[…]

Jeudi 21e de Julliet 1552

Monsieur Serrasin, tesmongs pour maistre Jehan Yvard contre sa femme.
Depose sçavoir que au temps qui demouroyt à Lyon, frequentoyt chez lesd. jugaux. A eu entendu et veu que lade
haintoit bien privement avec une nommé la Belle Cordiere et devisés de quelque messe de poyson. Et n’a sceu chose pourquoy led. luy ay ballé occasion de fere telle chose pour le habandoner.

Jehan Mollet, apothicaire de Lyon, et Estienne Robinet, libraire.
Deposent avoir cogneu lesd. jugaux et avoir sceu qu’elle se gouvernoyt fort mal. Et y a environ six ans qui l’envoya, pource qui elle le voulloit enpoysener.
Le lybraire y a environ neuf ans qu’il a cogneu lade et que dempuis l’a eu confessé à luy-mesme que, à la instigation d’une barbiere, allat à Sainct-Cler et que là pallardat avec ung ytallien nommé Labyt que luy donnat une petite chaine d’ors, laquelle y a eu veu. Et denpuys a bien sceu qu’elle l’a vollu empoysener, tant en ung euf que en de souppe. Et que de present est à ung chascun notoire qu’elle se gouverne fort mal et ordinairement, de present frequente avec sa cuysine, la Belle Cordiere, et tient fort maulvays trainct.
À quoy aussi en ont deposé le sieur Guillame Checcant et maistre Fabri. Aussi en a faict le rappors monsieur Calvin, que a tous visités le drois, qui luy fust trouvé sus elle et dans sa borse du sublimés.
Advis : qui soit ranvoyé par devant Messieurs avec lesd. drois et la chose est asses claires de luy donner liberté.

 

1556, François de Billon

François de Billon, Le Fort inexpugnable de l’honneur du Sexe femenin, Paris, Jean Dallier, 1555 [1556], f. 15r.

Voir un exemplaire numérisé sur le site Gallica.

Pour myeux amplifier l’Histoire antique de laquelle Cleopatra, ilz [les hommes] s’efforcent souventesfois de l’acoupler à une moderne, par l’exemple de quelque pauvre simplette, ou plus tost de la belle Cordiere de Lyon, en ses safres deduyts  ; sans qu’ils ayent l’entendement de considerer, que s’il y a chose en sa vie qui puisse estre taxée, les hommes premierement en sont cause, comme Autheurs de tous maux en toutes Creatures : ny aussi sans pouvoir compenser en elle, les graces et gentilles perfections qui y sont, à tout le pis qu’on pourroit estimer de ses autres qualitéz, lesquelles, pour resolution, si mauvaises sont, des Hommes sont procedées : et les autres qui sont louables, des Cieux tant seulement. Et par cela, qui desormais voudra blasmer Femmes de sa robbe, regarde, que de soy mesme il ne forge un blason […]. Parquoy, comme lubrique ou autrement vicieux que puisse estre à present le Sexe Masculin, icelle Cordiere se pourra bien dire Homme : mesmement qu’elle sçait dextrement faire tout honneste exercice viril, et par especial aux Armes, voire et aux Lettres, qui la pourroit tousjours relever de toute notte que telz Brocardeurs (cy devant assez promenez) par malice envyeuse se sauroient efforcer de luy donner : ainsi qu’ilz font à toutes, sans exception, de mil autres sornettes si tresaspres, que cela bien souvent les preserve, faute d’autres meilleurs propos, de s’endormir à table.

 

1557, "Chanson nouvelle de la Belle cordiere de Lyon"

Recueil de plusieurs chansons divisé en trois parties : en la premiere sont les chansons musicales : en la seconde les chansons amoureuses et rustiques : et en la tierce les chansons de la guerre, Lyon, Benoît Rigaud et Jean Saugrain, 1557, p. 43.

 

Chanson nouvelle de la Belle cordière de Lyon

L'autre jour je m'en allois
Mon chemin droict à Lyon ;
Je logis chez la Cordiere
Faisant le bon compagnon.
S'a dit la dame gorrière :
Approchez vous mon ami,
La nuict je ne puis dormir.

Il y vint un Advocat,
Las, qui venoit de Forvière ;
Luy monstra tant de ducats :
Mais ils ne luy coustoient guere.
Approchez vous, Advocat,
S'a dit la dame gorriere,
Prenons nous deux noz esbats,
Car l'on bassine noz draps.

Elle dict à son mary :
Jan Jan, vous n'avez que faire ;
Je vous prie, allez dormir ;
Couchez vous en la couchette,
Nous coucherons au grand lict.
S'a dit la belle Cordiere :
Despouillez vous, mon amy,
Passons nous deux nostre ennuy.

Il y vint un Procureur
Qui estoit de bonne sorte ;
En faisant de l'amoureux
Il y a laissé sa robe,
Et sa bourse, qui vaut mieux ;
Mais il ne s'en soucie guere.
Approchez vous, amoureux,
Nous ne sommes que deux.

Il y vint un cordonnier
Qui estoit amoureux d'elle :
Il luy portoit des souliers
Faictz à la mode nouvelle :
Luy donna un chausse-pied,
Mais ell' n'en avoit que faire,
Ell' n'en avoit pas mestier :
Ils estoient à bas cartier.

Il est venu un Musnier,
Son col chargé de farine ;
La Cordiere a maniée :
Elle luy faict bonne mine ;
Il a toute enfarinée
Ceste gentille Cordiere :
Il la faut espousseter
Tous les soirs apres souper.

Il y vint un Florentin,
Luy monstra argent à grant somme ;
Tout habillé de satin,
Il faisoit le gentilhomme.
Ell' le receut doucement
Pour avoir de la pecune ;
Le but où elle pretend
C'est pour avoir de l'argent.

 

1559, Olivier de Magny

Olivier de Magny, « À Sire Aymon. Ode », dans Les Odes, Paris, André Wechel, 1559, f. 181v-183v.

Voir exemplaire numérisé sur le site Gallica.

Si je voulois par quelque effort
Pourchasser la perte, ou la mort
Du sire Aymon, et j'eusse envye
Que sa femme luy fut ravie,
Ou qu'il entrast en quelque ennuy,
Je serois ingrat envers luy.

Car alors que je m'en vois veoir
La beaulté qui d'un doux pouvoir
Le cueur si doucement me brulle,
Le bon sire Aymon se reculle,
Trop plus ententif au long tour
De ses cordes, qu'à mon amour.

Ores donq'il fault que son heur,
Et sa constance et son honneur
Sur mon luth vivement j'accorde,
Pinsetant l'argentine corde
Du luc de madame parfaict,
Non celle que son mary faict.

Cet Aymon de qui quatre filz
Eurent tant de gloire jadis,
N'eust en sa fortune ancienne
Fortune qui semble à la tienne,
Sire Aymon, car sans ses enfans
Il n'eust poinct surmonté les ans.

Mais toy sans en avoir onq'eu
As en vivant si bien vaincu
L'effort de ce Faucheur avare,
Que quand ta memoire si rare
Entre les hommes perira,
Le Soleil plus ne reluira.

O combien je t'estime heureux !
Qui vois les tresors plantureux,
De ton espouze ma maistresse,
Qui vois l'or de sa blonde tresse,
Et les attraictz delicieux
Qu'Amour descoche de ses yeux.

Qui vois quand tu veulx ces sourciz,
Sourciz en hebeine noirciz,
Qui vois les beaultez de sa face,
Qui vois et contemples sa grace,
Qui la vois si souvent baler,
Et qui l'ois si souvent parler.

Et qui vois si souvent encor,
Entre ces perles et cet or,
Un rubis qui luyt en sa bouche,
Pour adoucir le plus farouche,
Mais un rubiz qui sçait trop bien
La rendre à soy sans estre sien.

Ce n'est des rubiz qu'un marchant
Avare aux Indes va cerchant,
Mais un rubiz qu'elle decore,
Plus que le rubiz ne l'honnore,
Fuyant ingrat à sa beaulté
Les apastz de sa privaulté.

Heureux encor qui sans nul soin
Luy vois les armes dans le poing,
Et brandir d'une force adextre,
Ores à gauche, ores à dextre,
Les piques et les braquemars
En faisant honte au mesme Mars.

Mais pour bien ta gloire chanter
Je ne sçay que je doys vanter
Ou ton heur en telle abondance,
Ou la grandeur de ta constance,
Qui franc de ses beaultez jouyr
N'as que l'heur de t'en resjouyr.

Tu peulx bien cent fois en un jour
Veoir ceste bouche où niche amour,
Mais de fleurer jamais l'aleine,
Et l'ambre gris dont elle est pleine
Alleché de sa douce voix,
En un an ce n'est qu'une fois.

Tu peulx bien cent fois en un jour
Veoir ceste cuysse faicte au tour,
Tu peux bien veoir encor ce ventre,
Et ce petit amoureux antre
Ou Venus cache son brandon,
Mais tu n'as point d'autre guerdon.

Puisses tu veoir souvent ainsi
Les beaultez et graces aussi
Soit de son corps, soit de sa face,
Et puisse-je prendre en ta place
Les doux plaisirs et les esbatz
Qu'on prend aux amoureux combatz.

Et tousjours en toute saison,
Puisses tu veoir en ta maison
Maint et maint brave capitaine,
Que sa beaulté chez toy ameine,
Et tousjours, sire Aymon, y veoir
Maint et maint homme de sçavoir.

Et lors qu'avec ton tablier gras
Et ta quenouille entre les bras
Au bruict de ton tour tu t'esgayes,
Puisse elle tousiours de mes playes,
Que j'ay pour elle dans le cueur,
Apaiser la douce langueur.

 

1561, Jean Calvin

Jean Calvin, Gratulatio ad venerabilem presbyterum, dominym Gabrielem de Saconay, Praecentorem Ecclesiae Lugdunensis, de puchra et eleganti Praefatione quam libro Regis Angliae inscripsit, [Genève], 1561, p. 6-7.

Un exemplaire numérisé est consultable sur le site e-rara.

Qua etiam fiducia transsubstantiationem secure ac plenis buccis asserere audeas, nescio, nisi forte quia tibi peraeque facilis videtur transmutatio panis in corpus, ac metamorphosis mulieris in virum. Hoc enim suauitatis genere conuiuas oblectas, dum mulieres virili habitu ad mensam inducis. Hunc ludum quam saepe tibi praebuit plebeiam meretrix, quam partim a propria venustate, partim ab opificio mariti Bellam corderiam vocabant ! [une courtisane populaire qui, d'une part par sa beauté, d'autre part à cause du métier de son mari, était appelée la Belle Cordière]

Recueil des Opuscules, C’est à dire, Petits traictez de M. Jean Calvin, trad. Th. de Bèze, Genève, B. Pinereul, 1566, "Congratulation à venerable prestre N. touchant la Belle Preface et mignonne dont il a remparé le livre du Roy d'Angleterre", p. 1824.

Un exemplaire numérisé est consultable sur le site Google Livres.

Je ne say aussi de quelle confiance il [Gabriel de Saconay] s'est enhardi d'affermer la Transsubstanciation à pleine bouche, comme s'il n'y avoit nulle difficulté : sinon possible qu'il luy semble autant facile de transsubstancier le pain au corps de Jesus Christ, comme de transfigurer une femme en homme. Car il a accoustumé de resjouir ses hostes qu'il veut bien festoyer de ce passe-temps, de leur introduire des femmes en habit d'homme. À quoy luy a souvent servi une paillarde assez renommée, à savoir, la belle Cordiere.

 

1570, un procès à Tolède

L'historien Clive Griffin (2005 et 2007) a mis au jour, dans les archives de l'Inquisition, les pièces d'un procès visant Juan Franco, un compositeur d'imprimerie d'origine picarde qui a travaillé à Lyon avant de s'installer à Salamanque : emprisonné à Tolède pour hérésie "luthérienne", il est brûlé vif sur le bûcher en mai 1572. Il a été dénoncé pour avoir critiqué la vénération des images et des saints. Durant les auditions, un témoin l'accuse d'avoir comparé, lors d'une procession, une image de la Vierge à la "Belle cordière" de Lyon, femme "de mauvaise vie".

Source : Universitäts- und Landesbibliothek Sachsen-Anhalt, Martin Luther-Universität, Halle-Wittenberg, Inquisitionakten Handschriften, Yc 2° 20 (3), f. 130r-176r.

Dans les passages cités par Clive Griffin (2007), il est question de :

- 29 juillet 1570 : "la bel cordiel que hera una muger enamorada de leon en françia" (f. 132r)

- 6 août 1570 : "la dicha bel cordiel que es una mala muger de leon" (f. 145v)

- 19 août 1570 : "la bel Cordiel que hera una muger de mal bivir" (f. 146v-147r).

 

Dans la première réception des Euvres

Cette "mauvaise réputation" de la femme Louise Labé pèse sur une partie de la réception du livre dès le XVIe siècle (Claude de Rubys, Pierre de Saint-Julien de Balleure, Antoine Du Verdier), tandis que d'autres auteurs n'en font aucune mention (Jacques Peletier, Guillaume Paradin, La Croix du Maine, Jean Dagoneau, Agrippa d'Aubigné).

 

Sources

GRIFFIN, Clive, Journeymen-Printers, Heresy, and the Inquisition in Sixteenth-Century Spain, Oxford, Oxford University Press, 2005.

GRIFFIN, Clive, "La Belle Cordière en Espagne : une découverte dans les archives de l'Inquisition", Revue d'histoire littéraire de la France, 107/3, 2007, p. 537-540.

ROBIN, Diana, « Courtesans Celebrity and Print Culture in Renaissance Venice », in Italian Women and the City, ed. J. L. Smarr and D. Valentini, Madison, Farleigh Dickinson University Press, 2003, p. 35-59.

ROSENTHAL, Margaret, The Honest Courtesan. Veronica Franco, Citizen, and Writer in Sixteenth-Century Venice, Chicago, University of Chicago Press, 1992.

ROSSIAUD, Jacques, Amours vénales. La Prostitution en Occident XIIe-XVIe siècles, Paris, Aubier, 2010.