1573 Paradin

Guillaume Paradin, Memoires de l’histoire de Lyon, Lyon, A. Gryphius, III, 29, p. 355-356.

Un exemplaire numérisé est consultable sur le site Gallica.

 

De deux dames Lyonnoises, en ce temps excellentes en sçavoir et Poësie. Soubs les Roys François I, et Henry 2.

En ce siecle et regne, florissoyent à Lyon deux Dames, comme deux astres radieux, et deux nobles et vertueux esprits, ou plustost deux Syrenes, toutes deux pleines d’un grand amas et meslange de tresheureuses influences, et les plus clers entendements de tout le sexe feminin de nostre temps. L’une se nommoit Loïse l’abbé. Ceste avoit la face plus angelique, qu’humaine : mais ce n’estoit rien à la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poëtique, tant rare en scavoir, qu’il sembloit, qu’il eust esté creé de Dieu pour estre admirée comme un grand prodige, entre les humains. Car encor qu’elle fust instituée en langue Latine, dessus et outre la capacité de son sexe, elle estoit admirablement excellente, en la Poësie des langues vulguaires, dont rendent tesmoignage ses œuvres, qu’elle a laissées à la posterité : desquelles sont competans juges les Poëtes vulguaires de nostre temps. Entre ses escrits se lict un Dialogue, en prose, docte non moins, que ingenieux, duquel l’argument est. Que Jupiter faisoit […1 ]. Apollo et Mercure debattent le droit de l'une et l'autre partie, Apollo celuy d'Amour, et Mercure de Folie. Jupiter les ayant longuement ouïs, et voyant les Dieux diversement affectionnez, et en contrarieté d'opinions, les uns pour la Deesse Folie, les autres favorisans Amour, pour appointer ce different, va prononcer cest arrest qui s'ensuit : Pour la difficulté et importance de vos differents, nous avons remys vostre affaire d'icy à trois fois sept fois neuf siecles, et ce pendant vous commandons vivre amiablement ensemble, sans vous outrager l'un l'autre. Et guydera Folie l'aveugle Amour, et le conduira par tout où bon luy semblera. Et sur la restitution de ces yeux, apres en avoir parlé aux Parques, en sera ordonné. Ce dialogue outre ce qu’il est fort moral, et plein de traits de belle Philosophie, il est diversifié de plaisans evenemens, et succez qui adviennent aux amoureux, posez avec grande elegance, et beaux termes. Et ne s’est cette Nymphe seulement faite cognoistre par ses escrits, ainçois par sa grande chasteté. L’autre dame estoit Pernette du Guillet  toute spirituelle, gentille, et treschaste, laquelle a vescu en grand renom de tout meslé scavoir, et s'est illustrée par doctes et eminentes poësies, pleines d'excellence de toutes graces. Elle trespassa de ce siecle en meilleure vie, l'an de salut mille cinq cens quarante cinq. Les Poëtes François celebrerent ses obseques.

Fils d’un marchand de Lons-le-Saulnier, Guillaume Paradin (v. 1510-1590) étudie à Paris et devient chanoine de Beaujeu (comme l’étaient ses oncles maternels), puis doyen du chapitre. Comme son frère Claude, il fait paraître de nombreux livres, essentiellement sur l’histoire, parmi lesquels ces Memoires de l’histoire de Lyon, dédiés à François de Mandelot, gouverneur du Lyonnais et du Beaujolais, et au Consulat de Lyon : le livre, qui entend aller de l’Antiquité à l’actualité la plus récente, est à la fois une histoire et une célébration de Lyon, marquée par le contexte des troubles politiques et religieux (comme le montre le livre de raison tenu par Paradin durant l'achèvement et l'impression du livre). Paradin défend la possibilité de faire coexister les membres les plus divers d’une « si grande et populeuse cité ».

Le chapitre sur les « deux dames Lyonnoises », présentées comme des emblèmes de la société lyonnaise du temps, figure dans le troisième et dernier livre, qui s’achève sur le tableau des guerres civiles, dont Paradin rend responsables le « zèle » trop « ardent » des uns et des autres et le goût des hommes pour la « nouvelleté ». En contrepoint, dans les dernières pages, il fait l’éloge de la solidarité dont a fait preuve la population lyonnaise (« tous estats, tout sexe, tous aages, jeunes, vieux, riches, povres, ecclesiastiques, nobles, bourgeoys, marchans, artisans, jusques à la Lye de la populasse »), à l’occasion d’une inondation survenue le 2 décembre 1570.

Paradin est le premier à associer ainsi les figures de Pernette Du Guillet et de Louise Labé, les deux Lyonnaises publiées par Jean de Tournes (duquel Paradin a beaucoup fréquenté l'atelier). Le portrait qu’il fait de Louise Labé se singularise par la mention de sa « chasteté », qui contraste fortement avec la figure de la « courtisane » : on peut y voir le souci de défendre une femme « rare en scavoir » contre toute forme de dévalorisation morale – et, au besoin, contre les apparences –, ou bien une simple manière de sacrifier aux éloges traditionnels des femmes (louables seulement lorsqu’elles sont vertueuses). Cette mention vaudra à Paradin, quelques mois plus tard, les attaques de Claude de Rubys, attaques renouvelées en 1604.

  • 1Citation de l'argument du "Debat".