Caractères

L’organisation typographique du livre repose, pour l’essentiel, sur l’alternance de deux fontes, l’une en caractères romains, l’autre en italiques.

Le romain est utilisé pour l’épître liminaire (p. 3-7) et pour les cinq « Discours » du « Debat de Folie et d’Amour » (p. 10-99). Il s’agit d’un caractère de taille Saint-augustin [R 100], sans doute créé par Robert Granjon (vérifications en cours !). L’usage de ce caractère imposant dans un format in-octavo crée des pages particulièrement lisibles, comportant peu de lignes (26), chacune comportant peu de signes (autour de 42).

Labé 1555 romain p. 41

 

L’italique est utilisé pour l’« Argument », les didascalies et le jugement final du « Debat », pour les  « Elegies » (p. 100-111), les « Sonnets » (p. 112-123), les « Escriz de divers Poëtes, à la louenge de Louïze Labé Lionnoize » (p. 124-173), enfin pour le « Privilege du Roy ». Il s’agit d’un caractère de taille Cicero [It 82], créé par Granjon en 1548 et de large diffusion [Vervliet 2008, 334 n° 8 ; Vervliet 2010, n° 270 ; Vervliet 2018, 138]. Dans les archives du XVIe siècle, ce caractère est nommé « coursive de cicero », « ytalic en blanc de cicero » ou « mediane premiere italique ». On le reconnaît surtout au dessin original de ses majuscules A ou R, à la barre ascendante gauche de son v minuscule ou à la queue du y particulièrement inclinée vers la gauche. Conformément aux pratiques de Granjon pour la création de ses italiques, les majuscules sont penchées et dynamiques et il existe des doublons pour quelques lettres majuscules (A, Q), mais cette fonte est dépourvue des minuscules calligraphiques (ou swash) présentes dans d'autres fontes [Gallavardin-Kemp 2017]. Des matrices de cette fonte sont aujourd’hui conservées au Musée Plantin-Moretus d’Anvers (MA 133 et MA 169C) [Parker-Melis-Vervliet 1960, 8]. Jean de Tournes a commencé d’utiliser ce caractère peut-être dès 1548, et assurément en 1549, toujours dans des formats in-8°, soit pour les pièces liminaires, soit pour des textes poétiques (l’italique favorisant l’impression d’un vers, même long, sur une seule ligne). En 1555, c’est avec ces mêmes caractères que sont imprimées dans le même atelier les Erreurs amoureuses, Augmentees d’une tierce partie de Pontus de Tyard, et c’est à partir de cette fonte, complétée de caractères spéciaux appropriés, que Jean de Tournes imprime cette même année trois ouvrages de Jacques Peletier du Mans en se conformant à l’ambitieuse réforme orthographique de ce dernier : L’Art poëtique, Departi an deus Livres, Dialogue de l’Ortografe e Prononciacion Françoese, departi an deus Livres, et L’Amour des amours.

Labé 1555 italique p. 106

Enfin, pour le poème grec des « Escriz de divers Poëtes » (p. 125), Jean de Tournes a utilisé une fonte de taille Saint-augustin [Gk 90], d’origine bâloise, attribuée à Peter Schœffer, et très largement diffusée depuis 25 ans [Vervliet 2008, 378, n° 8]. Des matrices sont conservées au Musée Plantin-Moretus (MA 123 et MA 124). D’autres imprimeurs lyonnais utilisent une fonte semblable (Sébastien Gryphius, Macé Bonhomme, Jean Temporal…). À partir de 1556, Jean de Tournes utilisera un caractère grec nouveau, de taille Cicero, dessiné par Granjon [Vervliet 2018, 125]. Pour le poème grec des Euvres de Louïze Labé Lionnoize, la nouveauté provient plutôt de la fonte utilisée pour le titre du poème, de taille Gros-romain, qui est en 1555 une des dernières nouveautés de Robert Granjon [Vervliet 2018, 124].

Labé 1555 grec p. 125

 

Sources

GALLAVARDIN, Michel et KEMP, William, « Les nouveaux italiques de Robert Granjon (Lyon, 1543-1554) et l'influence calligraphique italienne », dans Le Savoir italien sous les presses lyonnaises à la Renaissance, éd. S. D'Amico et S. Gambino Longo, Genève, Droz, 2017, p. 169-194.

PARKER, Mike, MELIS, Karel, VERVLIET, Hendrik D.L., « Typographica plantiniana. II. Early Inventories of Punches, Matrices, and Moulds, in the Plantin-Moretus Archives », De Gulden Passer, 38, 1960.

VERVLIET, Hendrik D.L., The Palaeotypography of the French Renaissance. Selected Papers on Sixteenth-Century Typefaces, 2 vol., Leiden – Boston, Brill, 2008.

VERVLIET, Hendrik D.L., French Renaissance Printing Types. A Conspectus, London – New Castle, The Bibliographical Society – The Printing Historical Society – Oak Knoll Press, 2010.

VERVLIET, Hendrik D.L., Robert Granjon, letter cutter ; 1513-1590 : an œuvre-catalogue, New Castle, Oak Knoll Press, 2018.

          Merci à William Kemp pour son aide et ses conseils.