"DEVOIR DE VOIR" / Claude de Taillemont

DEVOIR DE VOIR

« Devoir de voir », ce jeu de mot par superposition de deux séquences sonores identiques qui apparaît sous les sonnets 6, 7 et 8 des « Escriz de divers Poëtes à la louenge de Louïze Labé Lionnoize », est la signature de Claude de Taillemont, un jeune auteur lyonnais qui vient de publier en 1553, à 26 ans, ses Discours des champs faëz, à l’honneur et exaltation de l’amour et des Dames. La devise « Devoir de voir » figure autour de son portrait placé en tête des Discours, dans le quatrain qui figure sous le portrait et à la fin de chacun des deux discours. Il met son nom sur la page de titre de son livre sous la forme « C. de Taillemont Lyonnois », avec le même usage de l'épithète que chez Labé. En 1556, il fait imprimer La Tricarite, son canzoniere en douzains et en orthographe rénovée (plus phonétique) ; sa devise y devient donc : « Devoer, de Voer » et son nom « C. de Taillemont Lyonoes ».

Dans les Discours des champs faëz, débats entre trois jeunes femmes et trois jeunes hommes sur les questions d’amour, largement inspirés des Azolains de Pietro Bembo, Philaste, qui parle en première personne, a pour mission de « deffendre et soustenir l’honneur et droit des Dames : demonstrans apertement la fole et frivole opinion de leurs ennemis », et nombre de passages du premier discours entrent en résonance avec l’épître de Louise Labé et avec son projet. La présence de Taillemont dans les « Escriz de divers Poëtes à la louenge de Louïze Labé Lionnoize » s’impose donc en parfaite adéquation avec le message philogyne et émancipateur des Discours des champs faëz. Alors qu’il n’écrit pas de sonnets (ni dans le prosimètre que sont les Discours des champs faëz, ni dans La Tricarite), il s’impose de louer Louise Labé dans une forme à elle, le sonnet, tout en prenant quelque liberté avec la forme en recourant à trois rimes (au lieu de deux) dans le huitain des sonnets.

Il a 28 ou 29 ans en 1555 et il est un disciple de Scève, qui en a 54 à ce moment-là (« Scève premier le pere de nos vers », La Tricarite, pièce 98) ; ils ont collaboré pour la création de l’entrée royale de septembre 1548 à Lyon selon le témoignage de C. de Rubys. Taillemont semble proche de la cour de Navarre (il dédie ses deux œuvres à Jeanne d’Albret) et peut-être de la Réforme calviniste (les Discours paraissent chez Michel du Bois, imprimeur notoirement réformé). Il disparaît complètement après 1556.