Le rôle de Tomaso Fortini (Thomas Fortin)

C'est l'édition des Œuvres de Louise Labé dirigée par Charles Boy (1887) qui, la première, a tenté de réunir des informations sur l'exécuteur testamentaire et légataire de Louise Labé. Son nom était connu depuis la découverte du testament de cette dernière, testament prononcé le 25 avril 1566 "en la maison d’habitation dudict sieur Thomas Fourtin". D'autres pièces ont été apportées ensuite par Georges Tricou et Enzo Giudici. Nous présentons ici l'état actuel des connaissances concernant ce personnage.

Une famille florentine

Né à Florence en 1512 ou 1514 (selon les sources), Tomaso Fortini est le fils de Cherubino Fortini (mort avant 1560) et de Cammilla di Marco [ou : di Amadio] Giocondi, morte le 27 mars 1563. On connaît le nom de trois de ses frères : Paolo, qui vit à Londres en 1560 ; Bartolomeo, mort avant 1568 ; Girolamo, mort à Florence en 1590. Cherubino Fortini est un personnage en vue de la société florentine, loué par Benedetto Varchi et Giambattista Busini pour son attitude en 1530 lors du Siège de Florence en 1530, alors qu'il était l'un des seize gonfaloniers des compagnies.

L'installation à Lyon (1547 ?)

Selon Georges Tricou (p. 95), le nom de Tomaso Fortini apparaît dans les archives lyonnaises à partir de 1549, mais les recherches de Nadia Matringe (p. 296) permettent de faire remonter son séjour à 1547.

Le 28 août 1558, son nom apparaît dans l'inventaire après décès des biens du riche libraire Luxembourg de Gabiano, dont Fortini loue depuis le 10 mars 1557 "une maison et jardin" pour "vingt-cinq écus d'or soleil pour an".

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ADR 3E 3962, f. 5r

On ne sait pas s'il habite encore cette maison en 1565 au moment où Louise Labé dicte chez lui son testament.

Charles Boy (II, p. 149-150) cite divers autres documents concernant son séjour lyonnais, mais sans indiquer ses sources – et la proximité récurrente avec les documents concernant "la belle Cordière" peut susciter un doute quant à l'authenticité de ces documents : il aurait bénéficié en 1551 d'un legs de "Nicolle Guindri dicte la belle Bolangiere" ; le 9 mars 1564 il serait le parrain, dans la paroisse Saint-Paul, de "Thomas, fils de Claude Pamissiere" (peut-être le piémontais Claude Panissera, témoin du testament de Louise Labé ?) ; le 16 février 1566, il serait le parrain de Philiberte, fille du cordonnier Germain Verguie (peut-être Germain Vargue cordonnier, autre témoin du testament ?).

Les activités financières et commerciales

Les traces laissées par la vie lyonnaise de Tomaso Fortini sont essentiellement liées à ses intenses activités d'homme d'affaires ("marchand d'argent").

À la foire de Toussaint 1549, il fait partie des Florentins de Lyon impliqués dans le commerce des épices venant de Venise, avec Jean-François Bini, Michaeli et Arnolfini, Manelli [AML CC 292 ; cité par Gascon p. 220]

Il travaille pour les banquiers Salviati. Son nom apparaît régulièrement, à côté de celui de Louise Labé, parmi les clients d'Averardo Salviati entre 1552 et 1554, et un document de 1547 identifié par Nadia Matringe le mentionne à propos d'une opération financière avec Rome, dont "les bénéficiaires sont surtout des financiers gênois (Lomellino, Imperiali & Lercaro, Lomellino & Gentili) et lucquois (Bernardini & Spada, Gabrielli & Passelli), ainsi que Thomas Fortin (Tomaso Fortini), l'ami et confident de Louise Labé, qui apparaît aussi, dans les registres des Salviati, comme l'agent de Piero Davanzati de Florence dans le commerce des soieries" [Matringe, p. 296].

À partir de 1556, il est à la tête d'une des 27 compagnies florentines ("Tommaso Fortini e compagni"), impliquées dans le "Grand parti", système de réorganisation de la dette contractée par le roi de France auprès des banques lyonnaises [Orlandi, p. 46]. Il est ainsi nécessairement en relation avec Zacharie Gaudart, receveur général des finances à Lyon, chargé par le roi de ce "Grand parti", et dédicataire en 1555 de l'Art poëtique de Jacques Peletier du Mans.

Le 29 mars 1559, avec Pietro Capponi et Geronimo Pancati, il représente les marchands florentins pour la signature d'un accord avec Nicolas de Chaponay, conseiller du roi et conservateur des privilèges royaux pour les foires de Lyon (par ailleurs beau-père de Zacharie Gaudart), au sujet des droits concédés aux marchands italiens de Lyon en matière de possession immobilière (Archivio di Stato di Lucca).

Le 20 juin 1559, il investit à Rouen avec d’autre marchands italiens de Lyon (Estienne Spada, Jacques Jacomini, Loys Cappriani) dans des entreprises de pêche à Terre-Neuve [Allaire, p. 69-70]. Les archives lyonnaises (et le testament de Louise Labé) confirment qu'il s'est fait une spécialité de ces investissements sur la place de Rouen.

Le 10 juillet 1560, avec Raphaello Bartholi, Luigi Guidiccioni et Girolamo Bonvisi, il cosigne une lettre à Catherine de Médicis, conservée à la Bibliothèque nationale de France (Ms fr. 3898, f. 79r-v) au nom des « deputati fiorentini e luchesi, creditori della Maesta del re, al gran partito » ("députés florentins et lucquois, créditeurs de sa Majesté le roi, au Grand parti").

Dans les années 1560, son nom apparaît régulièrement dans des actes enregistrés par le notaire Delaforest [Tricou, p. 95], en tant que "marchand florentin", "citoyen florentin fréquentant les foires de Lyon", entretenant des relations d'affaires avec de grandes maisons italiennes de Lyon, les Capponi, Strozzi et Manelli.

 

Les réseaux lettrés des exilés italiens

À Lyon au milieu du XVIe siècle, ce monde italien de la finance à Lyon est aussi le monde de la culture, comme le montre l'exemple de la famille Strozzi, dont Fortini est proche, et qui a joué un rôle important dans la vie musicale à Lyon à partir des années 1530 [Guillo 1991]. Une archive (AML CC 1149) témoigne également des liens de Fortini avec Lodovico Corbinelli, frère de Jacopo (1535-1590), protégé de Benedetto Varchi et ami de Gian Vincenzo Pinelli : Jacopo séjourne d'ailleurs à Lyon en 1566 (où il réunit des livres issus de la bibliothèque de Piero Strozzi), puis à Londres, avant de faire carrière à la cour de France à partir de 1569 [Carta 2002].

Trois témoignages plus directs permettent de préciser la dimension lettrée de la figure de Fortini.

D'une part, on a conservé deux volumes sortis des presses vénitiennes des Giunta qui lui ont appartenu :

- à la Bibliothèque universitaire de Pise, une traduction italienne de Tite-Live : Le deche delle historie romane di Tito Liuio padouano, tradotte nuouamente nella lingua toscana, da Iacopo Nardi cittadino fiorentino, con le postille aggiunte nelle margini del libro, ... et appresso la ualuta delle monete romane, ridotta al pregio di quelle de tempi nostri, Venise, heredi di Luc'Antonio Giunti fiorentino, 1540, avec un ex-libris : « A Thomaso fortini dall’amici suoi ».

- à la Bibliothèque Mazarine, Paris (8° 21884), une édition des Opere toscane di Luigi Alamanni al Christianiss. Re Francesco Primo, Venise, apud hæredes Lucae Antonij Iuntæ, 1542, avec l'inscription : ""A Tho Fortinij" (information transmise par Jean Balsamo).

D'autre part, un échange épistolaire entre Fortini et Luc'Antonio Ridolfi, figure centrale du monde italien lettré à Lyon au milieu du XVIe siècle, est mentionné en 1567 dans le livre consacré par un autre Florentin de Lyon, Francesco Giuntini, aux débats érudits concernant la date exacte de la rencontre entre Pétrarque et Laure :

Francesco Giuntini, Discorso sopra il tempo dello innamoramento del Petrarca, Lyon, G. Roville, 1567, p. 29 :

« Sopra di questa mia spositione hora dubitano alcuni : come si mostra per una del Mag. Luc’antonio Ridolfi scritta al cortese & honorato M. Thommaso Fortini : cioe che dicendo il Boccaccio nel Filocopo. Non doppo molti giorni, mostrando gia Calisto d’intorno al polo quanto era lucente : come io ho detto che Calisto non risplende ? Alla quale dimanda è facile la riposta : per ch’io parlo di Calisto nell’Alba, quando il Sole con i raggi comincia à percuoterer l’aria, che con lo splendore suo pare che offuschi ogni stella. Et il Boccacio ha parlato di quella avanti l’Alva, quando non ha impedimento alcuno. »

 

La relation avec Louise Labé (1552-1566)

On ne sait pas de quand date la rencontre entre Tomaso Fortini et Louise Labé, mais elle a pu survenir dans le cadre de leurs activités financières, qui passent, pour l'une comme pour l'autre, par la banque d'Averardo Salviati entre 1552 et 1554. Après la fermeture de cette banque, c'est Fortini lui-même qui assure les placements de Louise Labé dans le cadre du "Grand parti", comme l'indique le testament.

On ne connaît pas la nature de la relation entre Labé et Fortini, mais la lecture du testament suggère une relation durable de confiance et d'intimité, dans la mesure où la testatrice, malade, se trouve chez Fortini et qu'elle fait de celui-ci son légataire (avec ses deux neveux, Jacques et Pierre) et son exécuteur testamentaire. Cette relation avec Fortini suffit à ancrer Louise Labé dans le monde cultivé lyonnais des années 1550 – en même temps qu'elle a sans doute contribué, auprès d'acteurs hostiles à cette bourgeoisie d'affaire italianisée, à forger sa mauvaise réputation.

La succession de Louise Labé et le départ pour Londres (?)

Le testament de Louise Labé fait de Tomaso Fortini son exécuteur testamentaire, ainsi qu'un de ses légataires. En tant qu'exécuteur testamentaire, il doit par exemple coopérer avec les recteurs de l'Aumône générale afin de répartir les sommes qu'elle a destinées aux pauvres. Il hérite par ailleurs des "usuffruictz, proffictz, revenuz et jouissance" de la propriété de Parcieux (la maison occupée par Louise Labé, celle occupée par son métayer, les autres bâtiments, les terres, le bétail) et le testament insiste sur le fait que l'ensemble doit revenir à Fortini sans que les autres héritiers (les deux neveux de Louise Labé) puissent exiger un inventaire ou introduire de contestation.

Après le décès (février 1566), différentes archives montrent que Fortini règle divers frais concernant la succession. L'enquête dans les archives doit être poursuivie pour comprendre ce qu'il advient ensuite de la gestion de Parcieux. À partir de 1569, il semble que ce soit l'Aumône générale qui en assure la gestion, tandis que Fortini (qui se fait représenter par des mandataires, Jean Orlandini puis Nicolas Conselli) en conserve l'usufruit, avant qu'il ne soit déclaré, en 1574, avoir renoncé à cet usufruit en quittant Lyon.

Deux documents permettent de penser qu'entre temps, il a quitté Lyon pour Londres. Le 23 juillet 1568, un "Thomaso Fortini" signe un document avec d'autres marchands italiens installés à Londres (« Noi Mercantj Italiani, habitanti in questa citta de Londra »), parmi lesquels figure son frère Paolo Fortini [Proceedings of the Huguenot Society of London, vol. 10, pt. 1, p. 384]. Un extrait de compte à son nom, daté de Londres en 1570, figure en outre parmi les "Libri di commercio" conservé dans l'Archivio di Stato di Firenze (Libri di commercio, 465) [Goldthwaite et Spallanzani, p. 57].

Enzo Giudici (1965, p. 366) cite un document qui attesterait de sa présence à Florence en mars 1579.

 

Sources

ALLAIRE, Bernard, Crépuscules ultramontains. Marchands italiens et grand commerce à Bordeaux au XVIe siècle, PU Bordeaux, 2008.

BOY, Charles (éd.), Œuvres de Louise Labé, Paris, Alphonse Lemerre, 1887.

CARTA, Paolo, « Les exilés italiens et l’anti-machiavélisme français au XVIe siècle », Laboratoire italien, 3, 2002, p. 93-117.

GASCON, Richard, Grand commerce et vie urbaine au XVIe siècle : Lyon et ses marchands, 2 vol., Paris, S.E.V.P.E.N., 1971.

GIUDICI, Enzo, Louise Labé e « l’École Lyonnaise ». Studi e ricerche con documenti inediti (avant-propos de Jean Tricou), Napoli, Liguori, 1964.

GIUDICI, Enzo, Amore e Folia nell'opera della "Belle Cordiere", Napoli, Liguori, 1965.

GOLDTHWAITE Richard et SPALLANZANI Marco, « Censimento di libri privati dei Fiorentini 1200-1600 » (en ligne).

GUILLO, Laurent, Les Éditions musicales de la Renaissance lyonnaise, Paris, Klincksieck, 1991.

MATRINGE, Nadia, La Banque en Renaissance. Les Salviati et la place de Lyon au milieu du XVIe siècle, PU Rennes, 2016.

ORLANDI, Angela, Le Grand Parti. Fiorentini a Lione e il debito pubblico francese nel XVI secolo, Firenze, Leo S. Olschki, 2002.

TRICOU, Georges, « Louise Labé et sa famille », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, V, 1944, p. 60-104.