1733 Niceron

Jean-Pierre Niceron, Memoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans la république des lettres. Avec un catalogue raisonné de leurs Ouvrages. Tome XXIII, Paris, Briasson, 1733, p. 242-257.

Voir l'exemplaire numérisé sur Gallica.

Transcription : Romane Marlhoux.

 

LOUISE LABÉ

LOUISE Labé, (a) native de Lyon, qui florissoit en 1555. sous le regne de Henri II. s’est rendue celebre par son esprit et sa beauté.
    Cette derniere qualité lui avoit fait donner le nom de la belle Cordière, parce qu’elle étoit mariée à un Cordier, ou plutôt, comme P. Colonia le prétend avec assez de probabilité, à un Marchand qui faisoit commerce de Cables & de Cordes ; nom qu’elle a laissé à la rue où elle demeuroit à Lyon, & qui le porte encore aujourd’hui.
    Il n’est point de louanges que ses Contemporains ne lui ayent donné. La Croix du Maine l’appelle une femme très-docte, qui composoit fort bien en vers & en prose, & ajoute qu’elle avoit pour Anagramme ces mots : Belle à soy. Paradin, qui étoit à Lyon de son temps, & qui apparemment la connoissoit, en fait dans son histoire de Lyon p. 355. un Eloge outré, principalement sur l’article de la vertu & de la Chasteté, lorsqu’il parle ainsi d’elle. « Louise Labé avoit la face plus angelique, qu’humaine ; mais ce n’étoit rien à la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant Poetique, tant rare en sçavoir, qu’il sembloit qu'elle eût été créée de Dieu pour être admiré comme un grand prodige entre les humains. Car encore qu'elle fût instituée en la Langue latine, dessus & outre la capacité de son sexe, elle étoit admirablement excellente dans la Poesie des langues vulgaires, dont rendent témoignage ses Oeuvres qu'elle a laissées à la posterité. » Jacques Pelletier, Medecin, Mathématicien & Poete a fait à sa louange une Ode, où il releve fort son merite & son savoir. D’autres à son exemple ont composé pour elle des pieces de vers, & on en voit quelques-unes à la suite de ses Oeuvres.
    Elle savoit en effet fort bien les langues Françoise, Italienne & Espagnole, & avoit son cabinet rempli des livres les plus curieux qu'on eût écrit jusqu'à son temps en ces trois langues. Ce qui nous reste de ses Ouvrages fait voir qu'elle écrivoit également bien en prose & en vers, comme le dit la Croix du Maine.
    D’ailleurs elle savoit chanter & jouer du Luth, & manioit fort bien un Cheval ; ce qui montre qu’elle avoit eû de l’éducation, & qu’elle n’étoit pas d’une naissance si basse, que la qualité de Cordier donnée à son mari par du Verdier pourrait le faire croire.
    Mais toutes les belles qualités que l’on admiroit en elle, étoient gâtées par un libertinage, qui quoique plus rafiné que celui des Laïs & des Phrynés, n’en étoit pas moins condamnable. Elle faisoit le métier de Courtisane, quoiqu’elle ne ressemblât pas en tout à ces malheureuses Victimes de l’impudicité publique ; car si d’un côté elle étoit de leur humeur, en ce qu’elle vouloit être bien payée des faveurs qu’elles accordoit, elle avoit d’un autre des égards pour les gens de lettres, qu’elle recevoit quelquefois gratis dans son lit. Du Verdier nous explique ceci dans un détail qu’il est à propos de rapporter ici. Voici comment il s’exprime sur son sujet.
« Louise Labé, Courtisanne Lionnoise, autrement nommée la belle Cordiere, pour être mariée à un bon homme de Cordier, piquoit fort bien un cheval, à raison de quoi les Gentilshommes, qui avoient accès à elle, l’appelloient le Capitaine Loys ; femme au demeurant, de bon & gaillard esprit et de mediocre beauté ; (a) recevoit gracieusement en sa maison Seigneurs, Gentilshommes & autres personnes de merite avec entretien de devis et discours, Musique tant à la voix qu’aux Instrumens où elle estoit fort duicte, lecture de bons livres Latins, & vulgaires Italiens & Espagnols, dont son cabinet étoit copieusement garni, Collation d’exquises confitures ; enfin leur communiquoit privement les pieces plus secretes qu’elle eût, & pour dire en un mot, faisoit part de son corps à ceux qui fonçoyent : non toutefois à tous, & nullement à gens mechaniques & de vile condition, quelque argent que ceux-là lui eussent voulu donner. Elle ayma les savans hommes sur tout, les favorisant de telle sorte que ceux de sa cognoissance avoient la meilleure part en sa bonne grace, & les eût preferé à quelconque grand Seigneur, & fait courtoisie à l’un plutôt gratis, qu’à l’autre pour grand nombre d’écus : qui est contre la coutume de celles de son metier & qualité. »
Demosthene eût été bien aise que la Courtisane Laïs eût ressemblé à celle-ci. Il n’auroit pas fait le voyage de Corinthe inutilement, ni éprouvé

Qu’à tels festins un Auteur comme un sot
A prix d’argent doit payer son écot.

    Ce qui nous reste d’elle est contenu dans un volume extrémement rare, qui a pour titre.
    Euvres de Louize Labé, Lionnoize. Lion. Jean de Tournes 1556.  in-16. pp. 176. non chiffrées. Du Verdier met 1555. Je crois cependant qu’il n’y a point d’autre édition avant celle de 1556. Il peut avoir mis cette année, parce que l’Epitre dedicatoire est datée du 24 Juillet 1555. & que le livre parut à la fin de cette année. Louise Labé a adressé cette Epitre A M. C. B. L. c’est-à-dire A Mademoiselle Clemence de Bourges, Lionnoise, qui étoit aussi distinguée par son Merite & sa Science. J’apprens des additions Manuscrites de Mr. de la Monnoye aux Bibliothèques Françoises de la Croix du Maine & de du Verdier, qu’il y a eu une seconde édition faite à Rouen chez Jean Garou la même année 1556. in-16.
    Les pieces contenues dans ce Recueil sont
    Debat de Folie et d’Amour. C’est un Dialogue en prose très-ingenieux, dont voici le sujet. Jupiter avoit ordonné à tous les Dieux de se trouver à un festin qu’il vouloit leur donner. […] Cette heureuse fiction a été tournée depuis en bien de manieres, & plusieurs Poetes ont voulu se l’approprier.
    Elegies. Il y en a trois. Je rapporterai ici la troisiéme, qui regarde particulierement Louise Labé. Voici comment elle y parle d’elle-même.

    Quand vous lirez, O Dames Lionnoises, […].

    Sonnets. Il y en a 24. dont le premier est Italien. Louise Labé y exprime ses veritables sentimens sur l’amour, quand elle dit à la fin du 18.

    Permets m’Amour penser quelque folie :
    Toujours suis mal, vivant discretement ;
    Et ne me puis donner contentement
    Si hors de moi ne fais quelque saillie.

    Les Ouvrages de cette savante sont suivis des Ecrits de divers Poetes à sa louange. Il y a 24. pieces en differentes sortes de Poesies, dont une est en Latin, quatre en Italien, & le reste en François. Pour de Gréque, on n’y en voit point, quoique du Verdier dise qu’il y en a.  
    Je rapporterai ici un endroit de la derniere qui est extrémement longue, puisqu’elle tient 20 pages. On y verra quelques particularités de son courage, & une date qui me sera de quelques usage.

    Louize ainsi furieuse
    En laissant les habits mols
    Des femmes, et envieuse
    De bruit, par les Espagnols
    Souvent courut, en grand’noise,
    Et maint assaut leur donna,
    Quand la jeunesse Françoise
    Perpignan environna.
    Là sa force elle deploye,
    Là de sa lance elle ploye
    Le plus hardi assaillant,
    Et brave dessus la selle,
    Ne demontroit rien en elle,
    Que d’un Chevalier vaillant.

    Le Siege de Perpignan se fit en 1542. Louise Labé s’y trouva en habit d’homme, étant encore Pucelle, comme la nomme l’Auteur de la piece que je cite, & avant que d’avoir ressenti les traits de l’amour ; & par consequent à l’âge de quinze ou seize ans ; puisque, suivant sa troisiéme Elegie, que j’ai rapportée, l’amour se fit sentir à elle, & lui fit abandonner Mars, lorsqu’elle n’avoit pas encore vû seize hyvers. Mais ce fut aussitôt après ce siege, qu’elle renonça aux exercices de la guerre comme il paroît encore par la même Elegie troisiéme, où elle dit que c’étoit déjà le treiziéme Eté que son cœur avoit été arrêté par l’amour. Car cette Elegie ayant été composée au plus tard en 1555. que Labé fit l’Epitre dédicatoire des Ouvrages qu’elle vouloit publier, il faut pour trouver ces 13 ans remonter jusqu’à l’année 1542. qui fut effectivement celle du siege de Perpignan. Il s’ensuit de tout cela que Louise Labé  avoit près de 29 ans en 1555. & par consequent étoit née vers l’an 1526.
    V. La Bibliothèque Françoise de du Verdier ; C’est ce que nous avons de plus étendu sur son sujet. Celle de la Croix du Maine. Cet Auteur n’en dit que peu de choses, où cependant il faut deux fautes ; la Ire. en la nommant Louise L’Abé. 2e. en donnant pour titre à son Dialogue Le Debat de Folie et d’Honneur, au lieu d’Amour. Histoire Littéraire de la Ville de Lyon du P. Colonia. Tom. I, p. 542. Bayle, Dictionnaire.
    Cet article est de M. B. D. L. A.

(a) Son nom est mal écrit par quelques Auteurs Labbé, ou L’Abbé, & par Bayle, Labe.
(a) Ces paroles donnent lieu de croire que sa beauté, dont d’autres Auteurs, qui la connoissoient aussi bien que du Verdier pouvoit le faire, ont parlé avec tant d’éloge, consistoit moins dans la régularité des traits de son visage, que dans les charmes & les agrémens de sa personne.

 

 

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