Duras 1991

Marguerite Duras, L'Amant de la Chine du Nord, Paris, Gallimard, 1991, p. 61-62.

 

Le lycée.

Il n'y a plus d'élèves dans les couloirs. Ils sont tous rentrés dans les classes.

L'enfant est en retard.

Elle entre dans sa classe. Elle dit : "Excusez-moi."

Le professeur fait un cours sur Louise Labé.

Ils se sourient avec l'enfant.

Le professeur reprend son cours sur Louise Labé – il refuse de l'appeler par son surnom "la belle Cordière". D'abord il donne son avis personnel sur Louise Labé. Il dit qu'il l'admire énormément, que c'est une des rares personnes du temps passé qu'il aurait aimé connaître et entendre dire la poésie.

Le professeur raconte que lorsque Louise Labé allait chez son imprimeur-libraire pour lui remettre le manuscrit de son dernier recueil, elle demandait toujours à une femme amie de l'y accompagner. Elle était restée obscure sur ce point-là de justifier le pourquoi de ce désir, cet accompagnement avait valeur d'authentification, surtout de la part d'une femme. Le professeur disait que c'était laissé au gré des élèves d'y voir ce qu'ils croyaient. Un garçon avait dit que c'était la crainte de Louise Labé d'être abordée par des hommes sur les routes. Une fille avait dit que c'était la crainte d'être volée de ses poèmes. L'enfant avait dit que les deux femmes, Louise Labé et celle qui l'accompagnait, devaient se connaître si bien que jamais Louise Labé ne devait s'être posé la question de savoir si elle l'emmenait avec elle ou pas à propos des poèmes ou d'autre chose.