1598-1610 Aubigné

Agrippa d’Aubigné, « À mes filles touchant les femmes doctes de nostre siecle », dans Lettres de poincts de science, manuscrit, Bibliothèque de Genève, Archives Tronchin t. 152. f. 193r°-196r°.

Mes filles, vostre frere vous a porté mon abregé de Logique en François que M. de Boüillon a nommé la Logique des filles1 , et à laquelle je vous donne à ceste charge que vous n’en userez qu’en vous-mesmes, et non envers les personnes qui vous sont compagnes et superieures ; car l’usage des elenches2  des femmes envers leurs maris est trop dangereus, et puis je vous recommande la bien seance, d’en celer l’art et les termes, comme je l’ay practiqué à ceste fin où il s’est peu comme en la distinction des quatre causes principales. Je les ay nommeez par ces quatre termes familiers, D’où, de quoy, comment et pourquoi. Au lieu de dire originaile, matteriele, formaile et finale. […] Je ne blasme pas vostre desir d’apprendre avec vos freres ; je ne le voudrois destourner, ny eschaufer : et encor plustost le premier que le dernier, ce que j’ay apris en la cognoissance de plusieurs femmes savantes, et de leur succez, comme j’en diray mon advis à la fin : et pour ce que vous desirez savoir celles de cette sorte qui sont venuës à ma cognoissance, j’en diray un mot brievement.

Dès le temps du Roy François nous avons eu la Royne Margueritte, mariée en Navarre, fille, femme et mere de Roy, qui nous a laissé de sa composition la Marguerite des Marguerites3 , et autres tesmougnages de son savoir : bien tost aprez elle a escrit Loyse Labbé Lyonnoise, la Sapho de son temps. L’Italie nous a produict la Marquise de Pesquiere de la maison de Colone4 , et Isabel Manriquez5 quoy que venue d’Hespagne. La Marquise nous a laissé d’excellents poemes ausquels il est mal aisé de choisir à admirer la doctrine ou la pieté. Padoue, Izabella Andrei6  et Cornelia Miani7 . Nous avons ce flambeau d’eternelle memoire qui a reluy en Angleterre, la royne Elizabet8  de laquelle un acte seul prouvera à quel poinct de science Dieu avoit eslevé cet esprit : c’est qu’elle respondit en un jour à huict Ambassadeurs aux langues qui leur estoyent les plus propres : mais le plus louable de cette ame benitte de Dieu a esté la prattique de sa theorie, ayant si bien employé ses Ethiques, et Politiques qu’elle a tenu la nef de son royaume en calme 40 ans en une mer fort troublée et en un siecle tempestueux, le nom et la memoire se beniront à jamais.

Nous avons veu depuis reluire en France cet excellent miroir de vertu, la Duchesse de Rohan de la maison de Soubize9 , et dans son sein Anne de Rohan sa fille10  : les escrits des deus nous ont fait cacher nos plumes plusieurs fois, en elles deus les vertus intellectuelles et morales ont eu un doux combat à qui surmontroit. J’ay cogneu puis aprez en Angommois, et en Xaintonge, Mme de Sainct-Surin et Mlle de Belle-Ville seur du Lieutenant du Roy au pays11  : cette derniere me voulut servir d’amanuense12  à escrire sous moy deus livres qui ont esté perdus.  […] Je choisis aussy dans la Cour pour mettre en ce rang la Mareschale de Rez13 , et Mme de Ligneroles14  : la premiere desquelles qui est l’honneur de vostre paranté m’a communiqué un grand œuvre de sa façon que je voudrois bien arracher du secret au public. […] Nous avons heu de mesme temps à Paris la dame de Gournay15  celebrée par Michel Montagne.

J’ay entre les mains les œuvres d’Olympia Fulvia Morata16  fugitive d’Italie en Almagne pour sa religion : elle a escrit en graec, latin et italien en prose et vers excellents, et de divers subjects desquels elle s’est heureusement aquittée.

Je ne puis oublier en ce rang les deux seurs Morelles17  de Paris, et les Dames des Roches18  Mere et fille de Poictiers, desquelles je ne puis louer que l’elegance. Mais je garde pour la fin deux personnes qui m’ont esté plus cheres. L’une est Loyse Sarrasin19  Genevoise honorée de plusieurs doctes, et qui ayant passé par tous les degrez de sience s’est vëue capable si le sexe lui eust permis de faire des leçons publiques principalement aux langues, ayant la grecque et l’hebrayque en main comme la françoise. J’estois entierement destourné de la grecque sans elle : mais elle ayant recogneu en moy quelque aiguillon d'amour en son endroit se servit de ceste puissance, pour me forcer par reproches par doctes injures ausquelles je prenois plaisir par la prison qu'elle me donnoit dans son cabinet comme à un enfant de douze à treze ans à faire les themes, et les vers grecs qu'elle me donnoit. J'estois nourry et logé en ceste maison qui foisonnoit d'un pere et de quatre enfans et d'une seur qui tous ont esté excellents en diverses professions, et ont produict une race pleine d'honneur : mais la fille à cause de son sexe estoi la merveille de sa maison.  […].

J’acheveray en Catherine de L’Estang vostre Grand mere laquelle son fils qui en escrit n’a jamais vëue, et c’est ce qui m’a donné le nom d’Agrippa : mais öuy bien ses livres dans lesquels j’ay estudié, ayant gardé pretieusement un sainct Bazile grec commenté de sa main.

Je viens à vous dire mon advis de l’utilité que peuvent recevoir les femmes par l’excellence d’un tel savoir : c’est que je l’ay veu presque toujours inutile aux Damoiselles de moyenne condition, comme vous : car les moins heureuses en ont plus tost abusé qu’usé : les autres ont trouvé ce labeur inutile, essayants ce que l’on dit communement que quand le rossignol a des petits qu’il ne chante plus : je diray encor qu’une elevation d’esprit desmesurée hausse le cœur aussy, dequoy j’ay veu arriver deux maux, le mespris du menage et de la pauvreté, celuy d’un mary qui n’en sait pas tant et de la dissension. Je conclus ainsy, que je ne voudrois aucunement inciter au labeur des lettres autres, que les Princesses qui sont par leur condition obligées au soin, à la cognoissance, à la suffisance, aux gestions et auctoritez des hommes : et c’est là où le savoir peut rëussir comme à la Royne Elizabet. Voila ce que vostre curiosité a voulu exiger de vostre pere.

  • 1Livre non identifié.
  • 2Elenches : arguments réfutatifs.
  • 3Les Marguerites de la Marguerite des Princesses, Lyon, Jean de Tournes, 1547.
  • 4Vittoria Colonna, marquise de Pescara (v. 1490-1547).
  • 5Isabella Bresegna (v. 1510-1567), épouse de Garcia Manriquez de Mendoza, puis s’exilant pour motifs religieux. Disciple de Vittoria Colonna et dédicataire de l’édition des œuvres d’Olympia Morata (1562).
  • 6Isabella Andreini (née Canali) (1562-1604), membre de la troupe des Gelosi.
  • 7Pour Valeria Miani Negri (1563-1620), autrice de pièces de théâtre – ou bien sœur de Valeria ?
  • 81533-1603.
  • 9Catherine de Parthenay-Soubise (1554-1631), autrice de plusieurs pièces de théâtre.
  • 10Anne de Rohan (1584-1646), poète (pièces dans les Tragiques et l’Histoire universelle).
  • 11Membres de deux familles fréquentées par Agrippa d’Aubigné.
  • 12Amanuense (espagnol) : copiste, secrétaire.
  • 13Claude Catherine de Clermont-Dampierre (1545 ?-1603) maréchale de Retz, mécène de nombreux lettrés.
  • 14Louise Cavriana de La Guyonnière, dame d’honneur de Catherine Médicis.
  • 15Marie de Gournay (1565-1645), éditrice de l’édition posthume des Essais (1595).
  • 16Olimpia Morata (1526-1555). Publication posthume (Bâle, 1558) de ses Latina et Graeca monumenta.
  • 17Camille, Lucrèce et Diane, filles de Jean de Morel et Antoinette de Loynes, proches de Ronsard et Du Bellay.
  • 18Madeleine Neveu (1530-1587) et sa fille Catherine Fradonnet (1550 ?-1587) ont publié plusieurs recueils de leurs textes entre 1578 et 1586.
  • 19Louise Sarasin (1551-1623), fille du médecin lyonnais Philibert Sarasin. Aubigné la fréquente à Genève entre 1565 et 1567 (entre 13 et 15 ans).

Voir l'édition du texte (à laquelle nous empruntons des notes) : Agrippa d'Aubigné, Œuvres. T. IV. Correspondance, éd. Marie-Madeleine Fragonard, Paris, Garnier, 2016, p. 746-757.

 

La lettre, qui n’est pas datée, est adressée par Agrippa d’Aubigné (1552-1630) à ses deux filles Louise (née en 1584) et Marie (née en 1586). Répondant à une demande de leur part, le père dresse un inventaire européen, original et bien informé, des « femmes doctes » contemporaines, qui permet même aux deux jeunes filles de s’inscrire dans une généalogie féminine, par la mention finale de la mère helléniste d’Agrippa, Catherine de L’Estang. Dans le même temps, le père rappelle à ses filles les contraintes qui pèsent sur l’accès des femmes à l’éducation (éducation réservée aux princesses, soupçonnée de menacer l’équilibre des mariages, inutile quant au rôle social des femmes…), contraintes qu’il ne conteste pas autrement qu’en fournissant cette liste d’exemples – comme il dit avoir fourni à ses filles un manuel de logique.

Louise Labé, surnommée « la Sapho de son temps », est le deuxième des 21 noms cités, après Marguerite de Navarre et avant les poétesses italiennes. La mention est trop rapide pour qu’on puisse savoir si Aubigné a vu son livre ou connaît seulement sa réputation. Le rapprochement avec Sapho peut avoir été suscité par les mentions de cette dernière dans les Euvres, mais il est courant au XVIe siècle lorsqu’il s’agit de louer une femme poète.

Quoi qu’il en soit, Aubigné bénéficiait d’informations de première main concernant le monde lyonnais, comme en témoigne ici le rappel de ses liens avec la famille de Philibert Sarrasin, médecin lyonnais installé à Genève en 1550 ou 1551 et père de l’érudite Louise, famille à laquelle Jean II de Tournes, installé à son tour à Genève en 1585, demeurera étroitement lié : en 1589, il publie un traité médical de Jean-Antoine, frère de Louise ; en 1598, il dédie sa traduction de la Galatée de Giovanni della Casa à son filleul, neveu de Louise, également prénommé Jean-Antoine ; la même année, il réutilise même l’encadrement du titre des Euvres de Labé pour imprimer les Plaidoyés de Jean Sarrasin (1574-1632), autre neveu de Louise, qui hébergera Aubigné lors de son installation à Genève en 1620.