1762 éd. Lyon

Œuvres de Louise Charly, lyonnoise, dite Labé, surnommée la belle Cordière, Lyon, Frères Duplain, 1762.

Un exemplaire est consultable sur le site Numelyo.

Transcription : Romane Marlhoux.

 

AVERTISSEMENT DES EDITEURS. (*)

Les Ouvrages de LOUISE LABÉ sont devenus extrêmement rares ; ils furent imprimés à Lyon pour la premiere fois en 1555. L’année suivante, Jean de Tournes (a) en donna une seconde édition ; (b) l’une et l’autre sont épuisées depuis long-temps, et l’on compte à peine deux exemplaires des œuvres de cette célebre Lyonnoise, dans la ville où elle prit naissance. (c)
Nous avons cru rendre service au public de les faire réimprimer ; nous espérons lui plaire : nous n’avons rien épargné pour donner à cette nouvelle édition, la beauté, l’ornement, et la grace : nous nous acquittons encore d’un des principaux devoirs que l’amour des Lettres impose, par les recherches que nous offrons sur la vie de cette Savante. Si nos découvertes n’ont pas répondu à nos soins, à notre empressement, ce que nous présentons, nos conjectures même, deviennent hommage à sa mémoire.

(*) C’est une Société de Gens de Lettres de cette ville.
(a) Jean de Tournes, célebre Imprimeur, homme de Lettres, en réputation de son siècle, étoit un des plus assidus aux assemblées qui se tenoient chez la Belle Cordière.
(b) Il est fait mention de ces Editions dans le catalogue de la Bilbiotheque du Roi, dans la Bibliotheque de la Croix du Maine, dans celle de Duverdier, et dans les Catalogues de MM. Dufay, et de Cangé.
(c) M. Le Président Fleurieu, ancien Prévôt des Marchands, & Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres, & Arts de Lyon, a bien voulu prêter l’exemplaire qu’il conservoit dans le Cabinet de Livres curieux dont il est possesseur.

RECHERCHES SUR LA VIE DE LOUISE LABÉ, LYONNOISE.

LOUISE LABE, connue sous le nom de LA BELLE CORDIERE, naquit à Lyon en 1526 ou 1527. Elle étoit la fille d’un nommé Charly, dit Labé, dont nous ignorons l’état et la fortune.
    François I. régnoit alors ; digne du trône qu’il occupoit, et l’un des plus grands Rois qu’ait eu la France, il chercha à rappeller dans ses Etats les Sciences et les Arts, que les temps de barbarie en avoient exilés. Ce Prince, connu par le titre unique de Restaurateur des Lettres, mit tous ses soins à les faire cultiver. Les talents furent animés ; on accorda des distinctions, des récompenses à ceux qui les possédoient, et le goût qu’inspire toujours une Cour brillante, eut bientôt gagné la province ; les Poëtes, les Musiciens se multiplierent.
    Le beau Sexe se mit sur les rangs pour obtenir quelque place dans le Temple des Muses. Ces fortes prétentions doivent être encouragées, parce qu’il est rare d’en voir naître l’idée. Louise Labé fit sans doute appercevoir ses projets à cet égard, et son Pere mit en œuvre les moyens les plus sûrs pour lui mériter un jour la réputation brillante, à laquelle elle aspiroit.
    Ses dispositions étoient heureuses ; elle apprit bientôt la Musique, et plusieurs langues. Pour suivre même dans son éducation les principes admis alors pour les Demoiselles du premier rang, on lui montra à monter à cheval, et tous les exercices militaires qui pouvaient être la suite de ce talent ; ses succès furent rapides, puisqu’on la vit en 1542, au siege de Perpignan, n’ayant pas encore atteint sa seizieme année.
    Nous regrettons de n’avoir pas des connoissances plus particulieree sur cette Héroïne, sur les motifs qui la déciderent à une démarche si peu commune. Sa valeur, son adresse, la force de son bras, et son courage, sont célébrés avec éclat dans les éloges qu’on lui prodigue ; on l’avait surnommée durant cette guerre LE CAPITAINE LOYS, et ce nom lui resta pendant la paix. Si l’on y vante sa figure, ses graces, on rend aussi hommage à sa retenue, à sa vertu ; l’une et l’autre peuvent se concilier avec ses exploits militaires ; et nous devons présumer que son pere la conduisit à ce siege, parce qu’il y possédoit quelque emploi utile.
    Cette conjecture, on en conviendra, aide infiniment à accorder le genre d’éducation de Louise Labé, avec le rôle qu’elle joue devant une place assiégée. Complaisance, ambition, singularité, vous fûtes sûrement consultées, lorsque Charly Labé se décida à produire comme un personnage rare, une fille jeune et belle, dans une expédition confiée aux soins du Dauphin de France, aussi fort jeune.
    La première campagne de Louise Labé ne fut pas heureuse ; on fut obligé de lever le siège de Perpignan, et cet échec, qui détruisoit sans doute les projets de fortune qu’elle avoit conçus, en la dégoûtant pour toujours du métier des armes, la détermina à se livrer désormais uniquement aux Lettres. Le parti étoit sage : si la démarche qu’elle avoit faite en se montrant dans un âge encore tendre, au milieu d’une Armée, pouvoit donner lieu à des soupçons sur sa vertu, la vie retirée qu’elle adoptoit, pour vaquer à ses études, réparoit aux yeux du Public des torts imaginaires ; c’étoit joindre  à la réputation de beauté qu’elle avoit acquise, la supériorité d’esprit et de talents qu’elle alloit acquérir ; c’étoit se préparer un avenir heureux, par quelque établissement convenable.
    Ses spéculations furent justes, elle épousa Ennemond Perrin, Marchand Cordier, fort riche : nous ne pouvons fixer l’époque de ce Mariage : nous savons seulement que cet Ennemond Perrin faisoit un commerce très considérable de cables et de cordages ; qu’il possédoit plusieurs maisons dans Lyon, et qu’il occupoit un terrein fort grand dans lequel étoient placés des atteliers, des magasins propres à son négoce, un logement commode et un jardin spacieux et agréable : ce jardin avoit une issue sur la place Belle Cour, aujourd’hui de Louis-le-Grand, et ce fut dans la longueur de ce même terrein, que l’on ouvrit une rue, qui prit ensuite le nom de la Belle Cordiere, qu’elle conserve encore.
    Quelques Auteurs parlent de la beauté de cette femme savante, de façon à persuader que sa figure n’avoit rien de remarquable, et que les graces de son esprit lui avoient plutôt acquis la réputation de belle, que la régularité de ses traits ; mais sans donner une confiance aveugle aux éloges que présentent tous les vers faits à sa gloire ; sans nous méprendre au style empoulé et hyperbolique des Poëtes qui la célébrent, nous devons néanmoins avouer, par la réunion de leurs suffrages, que Louise Labé étoit assez grande, d’une taille aisée, bien faite, qu’elle avoit de l’embonpoint, la peau très blanche, de belles couleurs, le bras et la gorge admirables, les cheveux blonds, les sourcils noirs, de beaux yeux, le front grand, les levres vermeilles, de belles dents, le rire gracieux.
    Si nous joignons à ces détails assez touchants, l’air noble, les façons prévenantes, les graces, l’enjouement, la délicatesse et la solidité dans la conversation, le talent supérieur d’accompagner du luth la voix charmante dont la nature l’avoit douée.
    Si nous ajoutons encore, que ses études différentes l’avoient mise en état d’entendre le Grec , le Latin, l’Espagnol et l’Italien ; se composer dans plusieurs de ces langues, et que sa fortune lui permettoit de former une Bibliotheque des meilleurs Auteurs dans tous les genres, et dans ces mêmes langues, on conviendra que les Savants, et les gens simplement aimables, ou curieux de le devenir, étoient fondés à desirer de la connoître, et à grossir sa cour, dans les fréquentes assemblées qui se tenoient chez elle.
    Il étoit difficile que la maison de Louise Labé fût ouverte à tous les gens distingués dans les différents états de la Ville ; qu’elle fût d’un accès facile aux étrangers ; que les conversations y roulassent sur les Sciences, sur les Belles Lettres, et sur les Arts ; que l’on trouvât dans cette maison les moyens de s’instruire et de s’amuser, cette légéreté, et cette liberté honnête qui deviennent le charme des sociétés, sans exciter quelque jalousie de la part des autres femmes ; c’étoit sans doute le sentiment le plus modéré  que la Belle Cordière eût à redouter.
    Le beau sexe ne fut jamais sans prétentions, et s’il voit élever des autels au mérite le moins équivoque, la rivalité s’efforce de les détruire. Les Dames Lyonnoises un peu distinguées ne virent dans notre Savante, que la femme d’un Marchand de cordages, et ne voulurent mesurer sa réputation que sur l’état de son mari. Dès-lors ces assemblées furent suspectes ; les charmes de Louise, et l’usage qu’elle pouvoit en faire, devinrent le motif secret, mais réel, des préférences que sa Maison s’étoit attirée ; ce ne fut plus une Savante avec laquelle on cherchoit à s’entretenir, elle devient au moins une coquette décidée.
    Rien n’aide plus à introduire cette façon de juger sur les femmes un peu renommées, que le mépris qu’elles affectent pour des sentiments peu conformes à ceux de leur cœur ; contentes de n’avoir d’autres reproches à se faire, que ceux que des soupçons mal fondés s’efforcent d’établir, elles veulent en triompher, & c’est à l’ombre du mépris pour leurs rivales qu’elle attendent du Public un jugement sans préjugé et sans intérêts.
    Les ouvrages que Louise Labé fit imprimer, prêterent de nouvelles armes contre elle, aux Dames Lyonnoises qui l’avoient attaquée ; la plupart des pieces ne respiroient que l’amour, et quelques unes sembloient être une leçon qu’elle leur donnoit sur le peu de connoissances qu’elles avoient acquises, sur la frivolité de leurs occupations, et sur la foiblesse des ressources qu’offroit leur société : de telles représentations exciteroient  encore aujourd’hui des reproches amers ; elles furent alors un crime : mais ce qui acheva d’ébranler la réputation de Louise Labé, mérite d’être rapporté.
    Elle étoit liée de la plus étroite amitié avec Clemence de Bourges, fille célebre de son temps ; elle lui avoit dédié ses Œuvres ; même goût pour les Sciences, pour la Poésie, et dès-lors confidences réciproques sur leurs petits ouvrages. Cette derniere avoit un Amant ; elle communiqua à son Amie, des vers qu’elle avoit fait pour lui ; le détail dans lequel elle entroit sur les belles qualités dont il étoit doué, loin d’engager Louise à corriger l’ouvrage de son Amie, la décida à composer à son tour quelque piece de vers qui pût lui attirer le cœur de celui dont Clemence faisoit un portrait si avantageux. La trahison eut tout le succès que pouvoit s’en promettre la Belle Cordiere, la Muse qui l’avoit inspirée se trouva sans doute plus séduisante que celle de  Clemence de Bourges, et la légéreté, ou l’ingratitude acheverent l’ouvrage.
    Il est aisé de comprendre quel dut être le désespoir de cette Amante abandonnée ; la rivalité des talents, peut-être de la figure, avoit été jusques-là cachée sous les apparences de la cordialité, ce dernier trait plein de noirceur décidoit les rangs entre ces deux amies : Clemence devint furieuse ; elle éclata en reproches ; ce qu’elle avoit jusqu’alors loué ou admiré dans sa rivale, devient l’objet de sa critique et de son ressentiment ; sa conduite ne fut plus à ses yeux qu’un tissu de scandale, et ses vers que l’expression du déréglement. Louise Labé vit cet ouvrage sans s’émouvoir, conserva par malice une conquête qu’elle avoit faite par amour propre, et ne daigna pas répondre.
    Il en faut moins pour jeter des nuages sur la réputation la plus affermie. Braver les loix qu’une bienséance, peut-être mal-entendue, semble avoir imposée au beau sexe du côté de l’ignorance ; recevoir chez soi une multitude de Savants, leur plaire, mériter leurs éloges ; faire tourner en sa faveur par quelques vers touchants, les promesses d’une éternelle fidélité qui fut jurée à sa bonne amie ; ce seront toujours là de ces traits décisifs pour la réputation, auxquels les Ecrivains pourront se tromper lorsqu’il sera question de nous peindre une femme célebre.
    Nous ne prétendons assurément pas donner Louise Labé pour une de ces femmes irréprochables aux yeux du Public ; elle a pu avoir des foiblesses, nous dirions même qu’elle les avoue, si la Poésie dans le siecle où elle a vécu, n’avoit un caractere de licence auquel on ne doit pas se méprendre. La plupart de ceux qui font mention d’elle, la louent ; Poëtes ou Historiens, tous font un étalage aussi frappant de son esprit, que de la régularité de ses mœurs et de sa vertu ; d’autres au contraire, mais en petit nombre, la peignent avec des couleurs peu ménagées ; nous n’entrons point dans la discution de ces sentiments opposés : on a dû s’appercevoir des motifs qui ont pu faire naître les contradictions à cet égard.
    Les torts de la Belle Cordiere doivent peut-être s’imputer bien plutôt aux passions vives et peu réglées de l’esprit, qu’à celles du cœur, à la gloire de plaire, de subjuguer par ses talents, plutôt que par ses faveurs ; et nous croyons que Louise Labé, avec une ame forte sacrifia volontiers à la réputation décidée de savante et d’aimable, qu’elle s’étoit acquise, des bruits vagues dont la méchanceté cherche toujours à obscurcir ce que le plus grand nombre admire. Cette illustre Lyonnoise vivoit dans la plus grande intimité avec Clemence de Bourges, et cette fille d’une naissance distinguée, passoit pour un exemple de vertu : si les mœurs de son amie eussent été équivoques, est-il à présumer que sa famille eût consenti à des liaisons si particulieres.
    La galanterie étoit dans ces temps-là conduite par des regles fort opposées à celle de nos jours : la République de Gênes nous en offre l’esquisse ; le mari sans ombrage, voit les soins du Sigisbée de sa femme et les approuve ; le mere sans alarme reçoit celui de sa fille ; la retenue, le respect, sont la base des égards mutuels ; il seroit injuste et téméraire de blâmer sur l’apparence un usage que nous méconnoissons.
    Ennemond Perrin n’avoit sûrement aucune inquiétude sur les galanteries prétendues de Louise Labé, parce qu’elle ne s’écartoit point des bornes prescrites ; ses dernieres dispositions en sa  faveur en sont une preuve sans replique ; il n’avoit point d’enfants d’elle, et il l’institua son heritiere, en lui substituant ses Neveux. Ce dernier bienfait d’un mari, annonce volontiers ses sentiments pour sa femme, et c’est le tribut de l’estime, de l’attachement et de la reconnoissance. Louise Labé mourut au mois de mars 1566.

 

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