1772 Rigoley de Juvigny

Les Bibliotheques françoises de La Croix du Maine et de Du Verdier sieur de Vauprivas; nouvelle édition,, dédiée au roi, revue, corrigée et augmentée d'un Discours sur le progrès des lettres en France, et des remarques histoiriques, critiques et littéraires de M. de La Monnoye et de M. le président Bouhier, de l'Académie françoise; de M. Falconet, de l'Académie des Belles-lettres, éd. Jean-Antoine Rigoley de Juvigny, Paris, Saillant et Nyon, 1772-1773, t. II, p. 41-44.

Un exemplaire numérisé est consultable sur le site Gallica.

 

LOUISE L’ABÉ (1), Lyonnoise, femme très-docte, vulgairement appelée la belle Cordiere de Lyon, de laquelle l’anagramme est, Belle à soi ; elle sçavoit fort bien composer en vers et en prose. Elle a écrit un Dialogue en prose Françoise, intitulé de Débat de Folie et d’Honneur (2), imprimé avec plusieurs Poësies de son invention et autres de ses amis, le tout a été imprimé ensemble à Lyon, par Jean de Tournes, l’an 1555, [42] et le titre est tel. Les Œuvres de Loyse l’Abbé, Lyonnoise, etc. Elle florissoit à Lyon sous Henry II, l’an 1555.

(1) Son nom doit être écrit LABÉ sans apostrophe, sans double B, avec l’É accentué. Pierre de S. Julien, dans ses Gemelles, n° 53, donne lieu de croire que Maurice Scève a été d’un grand secours à la belle Cordiere dans ses Compositions. Calvin parlant d’elle en sa réponse à Gabriel de Saconay, Chantre et Comte de S. Jean de Lyon, la traite plus injurieusement du monde*. Il vaut mieux lire ce qu’en écrit Paradin, liv. III de son Hist. de Lyon, Chap. 29. (M. de LA MONNOYE)

(2) Voici l’argument de son Dialogue, dont le titre est : Débat de Folie et d’Amour. « Jupiter ayant invité tous les Dieux à un festin général, la Folie et l’Amour eurent une dispute pour l’entrée. L’Amour colère tira une fléche à la Folie, qui, ayant évité le coup, se jetta de fureur sur l’Amour, lui créva les yeux, et pour couvrir la place, y mit un bandeau fée, qu’on ne pouvoit ôter. Amour jetta les hauts cris. Jupiter informé du sujet de la querelle, donna aux Parties Apollon et Mercure pour Avocats ; ensuite de quoi Folie qui avoit crevé les yeux à l’Amour, seroit par punition éternellement obligée de le conduire ». L’invention est des plus ingénieuses, et nos Modernes, du nombre desquels est LA FONTAINE, ont eu tort de n’en pas faire honneur à l’inventrice. Ses Œuvres furent imprimées pour la seconde fois in-16 à Rouen, chez Jean Garou, 1556. Elles ne consistent qu’en ce Dialogue, qui est en prose, en trois Élégies et en vingt-quatre Sonnets, dont le premier est Italien. A la suite est un Recueil de vers Grecs, Latins, Italiens et François, à sa louange, où je n’ai trouvé ni ce Distique :
            Mosse animos fertur Gallis cantata Labæa
                 Vatibus, at movis foctius illa nates.
ni ce Quatrain;
            La célèbre Labé, qui des jeux et des ris
            Dans ses vers, dans sa prose étoit tousjours suivie,
            Sur le mont des neuf-Sœurs ne coucha de sa vie :
            Elle aima mieux coucher avec leurs favoris. (idem).

* Nous ne chercherons point à justifier ici la conduite de Louise Labé, encore moins à contredire ce que Duverdier en rapporte. Nous dirons seulement que si sa conduite a pu donner lieu à l’accuser de libertinage, elle l’assaisonnait du moins de tout ce que l’esprit a de plus séduisant, et les talens de plus agréable. Nos jeunes Seigneurs ignorans, si courus ; si fêtés par nos Belles ; nos petits-maîtres, toujours à l’affût d’une conquête, et nos Turcarets, avec tout leur or, lui auroient vainement montré leurs desirs : elle auroit rejeté leur hommage : elle méprisoit également la grandeur, la sotise et l’opulence. On ne la mettra point au rang des Laïs, mais on pourra la regarder comme la Leontium, ou la Ninon Lenclos de son siècle. Il est aisé de se former une idée de cette femme voluptueuse, en lisant la troisième Elégie, où, portant la parole aux Dames Lyonnoises, elle les prend à témoin de la douceur de son caractère, exempt d’envie et de jalousie. Elle y rend compte des exercices de sa première jeunesse, de son goût pour l’étude, pour le luth et pour la broderie, de son courage et de son adresse à monter à cheval, exercices dans lesquels elle comptoit passer sa vie. Elle avoue qu’elle n’avoit pas encore seize ans, lorsque l’Amour lui fit sentir ses feux, et s’empara pour jamais de son cœur :
           Je n’avois vu encore seize hivers,
           Lorsque j’entrai en ces ennuis divers ;
           Et jà voici le treizème été
           Que mon cœur fut par amour arrêté.
           Le tems met fin aux hautes pyramides…
           ……………………………………
           Finir aussi, il a accoutumé
           Le feu d’amour, tant soit-il allumé.
           Mais las ! en moi il semble qu’il augmente
           Avec le tems, et que plus me tourmente.
Elle avoit alors vingt-neuf ans, suivant ce calcul. Elle semble demander à l’amour un repos qu’elle ne cherche pas encore, et que peut-être elle n’auroit pas voulu trouver ; au moins à s’en rapporter à ce qu’elle dit dans son dix-huitième Sonnet :
           Permets, m’Amour, penser quelque folie,
           Toujours suis mal, vivant discrètement,
           Et ne me puis donner contentement,
           Si hors de moi ne fais quelque saillie.
Un Auteur anonyme, qui a composé des vers à sa louange, assure qu’elle étoit au Siège de Perpignan de 1542 en habit d’homme, armée de la lance et de l’épée, montant à cheval, et combattant avec autant de force que d’adresse :
           Là de sa lance elle ploye
           Le plus hardi assaillant,
           Et brave dessus la selle,
           Ne démontroit rien en elle
           Que d’un Chevalier vaillant.
On l’a appelée la Belle Cordière, non qu’elle fût mariée à un Cordier, comme on l’a dit ; son éducation annonce assez qu’elle étoit au-dessus d’une telle alliance, mais elle avoit épousé un Marchand qui faisoit commerce de cables et de cordes. La rue de Lyon où elle demeuroit porte encore le nom de la Belle Cordière.

Voy. la Biblioth. Françoise de M. l’Abbé Goujet, Tom. XIII, pag. 76, et les Mémoires de Niceron, Tom. XXIII, pag. 242.

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