1757 Pernetti

Jacques Pernetti, Recherches pour servir à l'histoire de Lyon, ou les Lyonnois dignes de mémoire, Tome premier, Frères Duplain, 1757, p. 348-353.

Un exemplaire est consultable sur le site Numelyo.

LOUISE LABÉ, appellée aussi belle Cordiere, parce qu’elle étoit belle, & que le commerce de son mari étoit en cables & en cordages, habitoit cette rue qui porte encore son nom. Nous n’avons point eu de Lyonnoise aussi célébrée qu’elle. Les savants de son temps charmés de son esprit, de ses talents & de sa figure, se sont bornés à la louer, sans daigner nous apprendre ni sa naissance ni sa famille. Une bibliotheque aussi choisie que la sienne suppose qu’elle étoit riche ; on y trouvoit tous les bons livres italiens, espagnols & français ; elle entendoit & parloit ces trois langues. Sa maison étoit ouverte à tous les honnêtes gens, ils s’y rassembloient souvent. Les expressions de Paradin sur Louise Labbé sont trop outrées pour faire foi, elles prouvent qu’il étoit enchanté d’elle. Il faut encore moins croire à de Rubis & au P. De Colonia, qui l’ont accusée trop légérement aussi de débauche & de libertinage. Les œuvres de Louise Labé, imprimées chez de Tournes en 1556, formeront toujours contre elle des soupçons dont la satyre cherchera à abuser : on peut cependant avoir le cœur pur en faisant des vers qui ne le sont pas : & la regle d’Ovide, qui ne veut pas qu’on puisse être sage quand on est belle, est démentie tous les jours. Dans quelques sens qu’on prenne les écrits de Louise Labé, on ne sera jamais assez fondé pour déclamer contre une femme d’ailleurs si recommandable, & dont les sages de son temps pouvoient seuls juger sainement. La conduite de la fameuse Ninon de L’Enclos est trop connue pour pouvoir se faire illusion sur ce qu’on doit en penser ; les bons Auteurs n’ont pourtant parlé d’elle que pour louer son esprit supérieur, la finesse de son goût, & même ses vertus morales.
    Louise Labbé a encore plus de droits au privilège de l’esprit & des talents. Louons ce que nous savons d’elle, & ne cherchons point à deviner pour nous croire autorisés à la blâmer.
    Le meilleur de ses ouvrages est cette fiction admirable de l’Amour aveuglé par la Folie, à qui Jupiter ne donne d’autre réparation que d’être conduit par la Folie. On a tourné depuis cette fable en mille manières ; plusieurs Poëtes ont voulu se l’approprier : l’invention, qui en est le principal mérite, est due à la belle Cordiere ; c’est un trait d’imagination qu’on ne peut lui ravir, & dont la morale lui fait honneur. Elle adressa cette jolie pièce à Clemence de Bourges, son amie : c’étoit aimer la vertu que d’aimer cette fille illustre, dont nous avons parlé.
    Il est dit dans une piece de vers à la gloire de Louise Labbé qu’elle se trouva au siege de Perpignan encore pucelle, n’ayant pas vu seize hivers. C’est de ce premier temps de sa vie que lui étoit venu le nom de Capitaine Louis, qu’on lui avait donné quelquefois.
    Une contestation survenue pour la maison qu’occupe aujourd’hui Mr. Dupré, Négociant de cette ville rue Belle-Cordiere, ayant obligé d’avoir recours aux terriers de l’archevêché, on y a trouvé plusieurs anecdotes intéressantes, qu’on ne cherchoit pas, & qu’on avoit ignorées jusqu’à ce jour ; 1°. que Louise Labbé étoit fille d’un nommé Charly, dit Labbé ; 2°. qu’elle avoit été mariée à Ennemond Perrin, Marchand Cordier, fort riche, qui possédoit plusieurs maisons à Lyon, une entr’autres située en l’angle de la rue Confort, allant des Jacobins à l’Hôpital, & une petite rue à la porte de Belle-Cour ; 3°. que cette rue fut ouverte alors, qu’elle prit dans la suite le nom de Belle-Cordiere, qui étoit le surnom de Louise Labbé ; 4°. que cet Ennemond Perrin se trouve mort en 1565, après avoir fait sa femme son héritiere universelle ; que n’ayant point d’enfants d’elle, il lui substitue Jacques & Pierre, ses neveux, fils de François Perrin, son frère, & à leur défaut l’Hôtel Dieu ; 5°. que Louise Labbé est morte au mois de Mars 1566 ; 6°. que Jacques & Pierre Perrin, ses neveux substitués, étant morts sans enfants, l’Hôtel-Dieu étoit entré en possession de tous les biens d’Ennemond Perrin ; 7°. que la maison en question avoit été vendue à noble Homme, Conseiller au Parlement de Grenoble, qu’elle avoit ensuite passé au Sr. De Courtines, Ecuyer, & que Mr. Dupré l’avoit achetée des héritiers du Sr. De Courtines.
    Mes lecteurs observeront qu’il n’est pas vraisemblable qu’Ennemond Perrin eût fait sa femme héritiere si elle avoit été coupable des excès qu’on lui reproche.
    Mr. Besson1 , que nous venons de perdre, si connu par son habileté dans les terriers, m’a communiqué ces notes peu de temps avant sa mort ; il m’a ajouté qu’il avait vu beaucoup de vers latins de la composition de Louise Labbé entre les mains du P. Menestrier, qui se sont perdus sans doute avec tant d’autres manuscrits de ce grand homme. Cette seconde observation sert encore à justifier la Belle Cordiere ; une vie aussi occupée que la sienne est trop opposée à l’oisiveté, source ordinaire du désordre : Desidiosus amor2 .

Commentaire : à venir
  • 1« commissaire géomètre en droits seigneuriaux, de l'Académie de Lyon, mort en 1755 » d’après Biographie lyonnaise : catalogue des lyonnais dignes de mémoire de Bréghot Du Lut et Péricaud, Techener, Paris, 1839.
  • 2« Adfluit incautis insidiosus Amor ». Ovide, Remèdes à l’amour, v. 148. Parfois cité « Adfluit incautis desidiosus amor » dans les éditions anciennes (« L'insidieux / oisif amour se glisse dans les cœurs mal défendus »).