1748 Goujet

Claude-Pierre Goujet, Bibliothèque françoise ou Histoire de la littérature françoise, Tome douzième, Paris, Mariette, Guérin, 1748, p. 76-88.

Un exemplaire numérisé est consultable sur le site Gallica.

Transcription : Romane Marlhoux.

 

LOUISE LABÉ

Louise Labé avec les mêmes talens que Pernette du Guillet, ne se fit pas le même honneur du côté de la conduite & des mœurs. Née à Lyon vers l’an 1526. [marg. Hist. littér. de Lyon par Colonia, t.2. p. 542.] elle s’y est renduë célébre par son esprit & sa beauté. Ce dernier avantage lui fit donner le nom de la belle Cordière, parce qu’elle étoit mariée, non à un Cordier, comme le dit du Verdier, mais à un Marchand qui faisoit commerce de cables & de cordes. [marg. Niceron, Mém., t.23. p. 242 et s.] C’est du moins la conjecture du Pere de Colonia, & elle a plus de vraisemblance que celle de du Verdier. Ce surnom donné à Louise Labé a passé à la ruë où elle demeuroit à Lyon, & on la nomme encore aujourd’hui la ruë Cordiére.
    Il n’est point de louanges que les contemporains de cette femme ne lui ayent donné. La Croix du Maine l’appelle une femme très-docte, qui composoit fort bien en vers & en prose, & il  ajoute qu’elle avoit pour anagramme ces mots, Belle à soy (souhait.) Paradin qui étoit à Lyon de son tems, & qui apparemment la connoissoit, dit dans son histoire de Lyon [marg. p. 355] « qu’elle avoit la face plus angélique, qu’humaine ; mais que ce n’étoit rien à la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poëtique, tant rare en sçavoir, qu’il sembloit qu'elle eût été créée de Dieu pour être admirée comme un grand prodige entre les humains. Car encore, ajoute-t’il, qu'elle fût instituée en la langue Latine, dessus & outre la capacité de son sexe, elle étoit admirablement excellente dans la poësie des langues vulgaires, dont rendent témoignage ses œuvres qu'elle a laissées à la postérité. » Cet éloge est certainement outré, principalement sur l’article de la vertu & de la chasteté. Vous verrez bientôt le contraire.
    Jacques Peletier, du Mans, Medecin, Mathématicien & Poëte, répéte une partie de ces éloges dans l’Ode qu’il composa en l’honneur de la ville de Lyon, où après avoir détaillé ce qu’il avoit vû de plus remarquable dans cette Ville, il ajoute :
    J’ay vû enfin Damoéselles & Dames,
    […]
    Sont trop plus que cela, etc.
 D’autres, à l’exemple de Peletier, ont composé pour la même des pieces de vers, & l’on en voit quelques-unes à la suite de ses œuvres.
    Louise Labé savoit bien en effet les langues Françoise, Italienne & Espagnole, & avoit recueilli les livres les plus curieux qu'on eut publiés jusqu'à son tems en ces trois langues. Elle écrivoit bien pour son siécle, en prose & en vers, & joignoit à ces talens ceux du chant, l’art de joüer du luth & celui de manier fort bien un cheval ; ce qui montre qu’elle avoit eu de l’éducation. Plus hardie, ou plus téméraire que les autres personnes de son sexe, elle ne craignit pas de s’armer de la lance & de l’épée, & d’en faire usage, ainsi que le rapporte un anonyme dans une fort longue piéce à la loüange de cette Héroïne, imprimée à la suite de ses œuvres. Je n’en citerai que ces vers

    Louize ainsi furieuse
    En laissant les habits mols
    Des femmes, & envieuse
    De bruit, par les Espagnols
    Souvent courut, en grand’noise,
    Et maint assaut leur donna,
    Quand la jeunesse Françoise
    Perpignan environna.
    Là sa force elle déploye,
    Là de sa lance elle ploye
    Le plus hardi assaillant,
    Et brave dessus la selle,
    Ne demontroit rien en elle,
    Que d’un Chevalier vaillant.

    Le siége de Perpignan fut fait en 1542. Louise s’y trouva en habit d’homme, étant encore Pucelle, comme la nomme l’Auteur de la piéce que je cite, & avant que d’avoir senti les traits de l’amour : c’étoit par conséquent avant l’âge de quinze ou seize ans, puisque suivant la troisiéme de ses Elegie, l’amour se fit sentir à elle, & lui fit abandonner Mars, lorsqu’elle n’avoit pas encore vu seize hyvers. Mais aussitôt après ce siége, elle renonça aux exercices de la guerre, comme il paroit par la même Elegie, où elle dit que c’étoit déjà le treizieme Eté que son cœur avoit été arrêté par l’amour. Car cette Elegie ayant été composée au plus tard en 1555. qui est l’année où Labé fit l’Epître dédicatoire des ouvrages qu’elle vouloit publier, il faut pour trouver ces treize ans, remonter jusqu’à l’an 1542. qui fut effectivement celui du siége de Perpignan. Il s’ensuit de tout cela que Louise Labé avoit près de vingt-neuf ans en 1555. & que par consequent étoit née, comme je l’ai dit, vers l’an 1526.
    Dès qu’elle eut ouvert son cœur à l’Amour, celui-ci fit des progrès si grands & si rapides, qu’elle ne tarda pas à gâter ses meilleurs qualités par un libertinage, qui quoique plus rafiné que celui des Laïs & des Phrynès, n’en étoit pas moins condamnable.
« Elle recevoit gracieusement en sa maison, dit du Verdier [marg. Du Verdier, Bibl., p.822], Seigneurs, Gentilshommes & autres personnes de mérite avec entretien de devis & discours, Musique tant à la voix qu’aux instrumens, où elle étoit fort duicte, lecture de bons livres Latins, & vulgaires Italiens & Espagnols, dont son cabinet étoit copieusement garni, collation d’exquises confitures, enfin leur communiquoit privément les piéces plus secretes qu’elle eust. » L’Amour jusques-là n’étoit encore écouté qu’à demi. Mais, ajoute du Verdier, « pour dire en un mot, faisoit part de son corps à ceux qui fonçoient : non toutefois à tous, & nullement à gens méchaniques & de vile condition, quelque argent que ceux-là lui eussent voulu donner. Elle aima les savans hommes sur tous, les favorisant de telle sorte que ceux de sa cognoissance avoient la meilleure part en sa bonne grace, & les eût preferé à quelconque grand Seigneur, & fait courtoisie à l’un plutost gratis qu’à l’autre pour grand nombre d’écus ; qui est contre la coustume de celles de son metier & qualité. » C’étoit la Leontium de son tems. Du Verdier dit que les Gentilshommes qui la fréquentoient, l’appelloient le Capitaine Loys, & qu’elle étoit d’une mediocre beauté : ce qui feroit croire que sa beauté tant vantée, consistoit moins dans la régularité de ses traits, que dans les charmes & les agrémens de sa personne.
    Les œuvres de Louise Labé parurent en 1556. à Lyon, & la même année à Rouen. L’Epître parce que l’Epitre dedicatoire du 24 Juillet de l’année précédente, est adressée à Clémence de Bourges, Lyonnoise, qui étoit aussi fort distinguée par son mérite & sa science & qui mourut jeune, sans avoir été mariée. Le Pere de Colonia en parle dans son Histoire littéraire de Lyon. [marg. Tom. 2. p. 546 547.] Les poësies de Louise consistent en trois Elégies & vingt-quatre Sonnets. Je crois que vous ne serez pas fâché de lire la troisiéme Elégie, parce qu’elle vous fera connoître d’ailleurs en quoi consistoit le génie poëtique de l’Auteur. Voici donc comment elle y parle d’elle-même.

    Quand vous lirez, ô Dames Lyonnoises, […]
    Avec le tems, & que plus me tourmente.

Je laisse le reste de cette Elégie, où l’Auteur prouve par plusieurs exemples que l’Amour n’inquiéte pas toujours ceux qu’il avoit d’abord tourmentés, & demande pour elle le même repos, qu’apparemment elle ne cherchoit, ou que peut-être même elle craignoit de trouver.
    De ses vingt-quatre Sonnets, il y en a un qui est en Italien : c’est le premier. Elle vérifie dans le dix-huitième ce que je viens de dire, qu’elle aimoit le mal dont elle paroissoit se plaindre, lorsqu’elle dit :

    Permets, m’Amour, penser quelque folie :
    Toujours suis mal, vivant discretement ;
    Et ne me puis donner contentement
    Si hors de moi ne fais quelque saillie.

Ce recueil commence par un Dialogue en fort fort ingénieux, sous le titre de Débat de Folie et d’Amour. Quoiqu’il ne soit point en vers, je ne puis me dispenser de vous en exposer le sujet : le voici. Jupiter avoit commandé à tous les Dieux de se trouver à un festin qu’il vouloit leur donner. […] Cette fiction a été tournée depuis en bien de maniéres, & plusieurs Poëtes ont voulu se l’approprier.
    Les œuvres de Louise Labé finissent par vingt-quatre piéces de divers Poëtes à sa loüange, dont une est en Latin, quatre sont en Italien, & le reste en François. Pour de Grecque, on n’y en voit point, quoique du Verdier dise qu’il y en trouve.  

 

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