1605 Daix

François Daix, « Le Jugement de Jupiter sur le differend d’Amour & de Folie » dans Polydore, ou le Printemps des amours du sieur Daix, dédiées à très illustre et très vertueux Seigneur Guillaume du Vair, Lyon, Thibaud Ancelin, 1605, p. 50-62 [BnF Rés-Ye-2059].

Transcription : Elisabeth Baïsse. Merci à Charlotte Triou, qui  nous a signalé ce texte, inconnu jusque là.

MIGNONS enfilacez au piege de Cyprine,
Nouveaux imitateurs de la gloire Adonine,
Qui ne fantasiez en voz entendemens
Qu’estre prompts à flechir soubs les commandemens    5
D’un cœur qui n’a d’arrest non plus que l’Amphitrite,
Qui rompt si tost sa foi que l’onde sa limite,
Qui Crocodil humain va pleurant voz langueurs,
Et couve par dedans un monde de rigueurs,
Si voz yeux n’ont encor’ leur clairté despourveuë,    10
Mirez & encernez ces vers de vostre veuë,
Ces vers, ainçois ces cris, ces regrets, & ces pleurs,
De mols Cupidonneaux les Printanieres fleurs,
Admirez de quel art, & de quelle finesse
Folie trompe Amour, & deçoit la jeunesse.    15
   Jadis le grand Hammon, qui commande les Cieux,
Qui fait trembler le cœur des plus audacieux,
Au Palais triomphal de sa Cour eternelle
Festoioit tout le Chœur de la race immortelle,
Et ja presqu’un chacun, selon sa dignité,    20
En la table avoit pris son siege limité,
Quand le grand Cyprien, en escharpe sa trousse,
Et son arc dans la main, d’une viste secousse
Ses aisles vers le Ciel promptement estalla,
Et sur le sueil d’azur du Palais devalla,    25
Voulant entre les Dieux aller sa place élire,
Pour monstrer qu’il n’estoit des moindres en Empire.
   Mais ainsi qu’il pensoit au but de son desir,
Et qu’il cuidoit, leger, du donjon se saisir,
Folie qui prevoid, l’invisible Deesse,    30
De ce jeune Enfançon la superbe jeunesse,
Qui veult entrer premier, qui la veut postposer,
Et de la devancer prendre un si grand oser,
Esprise de fureur d’une telle bravade,
Pour faire au Dieu croissant delaisser la parade,    35
Et se venger du tort qu’elle en avoit receu,
D’abbaisser son orgueil vistement a conceu.
   A ce coup elle vient, & le pousse en arriere,
Et malgré ses efforts elle entre la premiere.
Amour tout coleré, d’un severe desdain    40
Demande qui l’avoit repoussé si soudain.
Ce suis-je, dit alors la Deesse Folie,
Qui veux rendre à ce coup ta puissance faillie,
Pour avoir mesprisé mon immortel pouvoir,
Dont j’abbaisse les Grands, & les viens esmouvoir,    45
Osans ainsi que toi sur-exceller ma gloire,
Et s’esgaler au los qui naist de ma victoire.
Tu sçais bien que sans moi tu ne serois cogneu,
As-tu donc bien si tost ce plaisir mescogneu ?
O du jeune ignorant combien l’erreur le guide !    50
Combien l’ambition lui delasche la bride !
Di moi, que te sert-il d’ainsi te piafer ?
Penses-tu pour cela faire mon cœur blaser ?
Non, non, je veux monstrer que ta puissance est vaine,
Que son regne est un rien, au prix de mon domaine,    55
Je te veux faire voir que mon hautain aspect
Merite assez d’honneur, de gloire & de respect.
   Ainsi pressoit sa voix Folie l’arrogante,
Greffe comme la mer en l’orage vagante,
Comme on void le Paon picqué du traict d’Amour    60
Despoiant, piafard, ses aisles à l’entour
Mouchetées par plis d’estoilles azurées,
Et d’un esmail joli gaiement peinturées,
Marcher arrogamment, & monstrer à nos yeux
Tout le thresor qu’il a de Nature & des Cieux :    65
Ainsi Folie on void d’ambition atteinte
Desserrer sur le front sa gravité depeinte,
Volter en estallant ses beaux cheveux espars
Par le vent ondelez en replis, & rempars,
Et pensant estonner l’Archer qui la regarde,    70
Se rendre en cent façons encor’ plus piafarde,
Lui disant haultement que le pouvoir qu’il tient
N’est rien sans sa faveur, qui l’augmente & soustient.
   Amour d’autre costé dit, O Femme volage,
Tu t’enrichis en vain d’un si grand advantage,    75
Ne scait-on que tes dicts passent comme le vent,
Qu’un cerveau feminin n’est que trop decevant,
Et qu’il sert par ma main aux mortels de nuisance,
Aussi serve à mes loix, qu’iceux à ma puissance ?
Bref c’est des maux pervers un Averne puant,    80
Un Ocean vagueux, sans cesse remuant,
Animal deguisé, subtil à la cautelle,
Et masqué de la foi soubs un cœur infidele.
Quant à moi je ne tiens aucun des Dieux naissant
Qui se puisse vanter par-dessus moi puissant,    85
Je suis le seul Phenix de la divine essence,
Le contempteur des Dieux, la rigueur, la clemence,
Et la crainte & l’esmoi pesle mesle conjoincts,
Ainsi que par mes dards deux cœurs navrez sont joincts
Jupin mesme a senti l’ardeur de ma flammesche,    90
Et le fer aceré de ma pointuë fleche.
Ne vins-je pas forcer Pasiphaë d’aimer,
Et du salle appetit d’un Taureau l’allumer ?
Mais qui peut resister à l’Amoureuse force
De la douce poison de ma glueuse amorce ?    95
Ainsi fardoit Amour sa voix & ses propos,
Travaillant de courroux vainement son repos,
Quand Folie assez hault dit en telle maniere :
   O petit jouvenceau, que ta parole est fiere,
Tu n’as que le jargon, tu n’es qu’un babillard,    100
Un resveur, un vanteur, un superbe, un raillard,
Qui crois en jazardant te pouvoir faire accroire
Que la terre & le Ciel honorent ta victoire ;
Non, c’est trop harangué, tu n’as que trop de cœur,
Pour te faire estimer des vainqueurs le vainqueur.    105
Il faut voir si le cœur est suivi de puissance :
»   Car le cœur sans pouvoir n’est que vaine arrogance.
Or voions si ton traict nous pourra dommager,
Et si nous en sçaurons eviter le danger.
   Cupidon à ce coup tout grossi de colere,    110
De delascher son arc plus long temps ne differe,
Ains comme resolu de punir ce forfaict,
Sur Folie il s’en vint descocher tout à faict,
Si qu’on eust estimé que le grondant tonnerre
Errast parmi Thetis, & les rocs de la terre,    115
Ou que le grand Jupin, qui le tient en sa main,
L’eust elancé du Ciel pour chastier l’humain :
Mais Folie qui void cette bruiante flesche,
Invisible se rend, & sa fureur empesche.
Amour voiant son traict vainement despendu    120
Tout à coup a la main à sa trousse tendu,
Jurant tout despité de la voir espuisée,
Avant qu’il ne domptast cette femme rusée.
   Mais ainsi qu’il vouloit de nouveau recharger,
Folie le prevint, & pour plus l’outrager,    125
Tout autour de son chef commença sa reveuë,
Et d’un crespe sombreux lui bandela la veuë,
Le tençant en après, & de telle façon
Lui dit en se mocquant, O tendret enfançon,
Que t’en semble ? (di moi) ne suis-je pas puissante ?    130
N’ai-je pas bien dompté ta jeunesse arrogante ?
Car de Dieu porte-dards tu viens Dieu de bastons,
Apprenant à marcher maintenant à tastons,
Or sus, petit Mignon, marchons à l’adventure :
Car puisqu’aucun ne prend de vous souci ni cure,    135
Il faut que desormais je vous serve d’arrest,
Soit en terre, ou au Ciel, ou en vostre forest,
JE veux en cet endroit user de ma clemence,
Et vous quitter encor’ le reste de l’offense.
   Comme le buscheron qui d’un arbre bien hault    140
Prend inopinément & la cheute & le sault,
Demeure tout sans poux, & le mal qui le ronge
Lui semble qu’il n’est rien qu’une pure mensonge,
Et ne sent de ce coup l’outrageuse rigueur,
Que lors qu’il recognoist augmenter sa vigueur.    145
Ainsi ce Dieutelet, ce fils de Cytherée,
Ne sent de quels ennuis il a l’ame parée,
Jusqu’à-ce qu’il reprend son esprit esgaré,
Et qu’il s’est quelque peu de sa force emparé.
   Alors par mille pleurs il commence sa plainte,    150
Arrachant des souspirs la parole contrainte,
Maudissant & blasmant les loix de son pouvoir,
Et le cruel destin qui le vient esmouvoir :
Mais enfin sa douleur rigoureuse & amere
Le rendit desireux d’annoncer à sa Mere    155
En quel poinct il estoit par Folie reduit,
Pour n’avoir eu l’esprit à ses finesses duit.
   Mais ainsi qu’il pensoit voler en Idalie,
Venus, qui revenoit de son Accidalie,
Lui crie, Arreste-toi, cher Mignon de Cypris,    160
C’est trop frivolement ton despart entrepris,
Ta mere est dans les Cieux, ce suis-je qui t’appelle,
Retourne donc à moi ta grandeur immortelle.
A ce cri tint Amour le vol de son despart,
Et rebroussant chemin il tira vers la part    165
Où sa mere l’attend, qui ne sçait l’infortune
Dont son fils de regrets tout le Ciel importune,
A tant s’en est venu le douloureux Archer,
Dans le tendre giron de sa Mere coucher,
Et tant d’eaux & de pleurs de ses deux yeux il verse,    170
Que tout lasche & sans poux il chet à la renverse,
Ses beaux cheveux dorez par la cheute espanis,
Sur ses yeux traistrement d’un noir bandeau garnis.
   Lors Venus de douleur & de rage commeuë,
Ressemble aux flots vagans de la marine esmeuë,    175
Elle pousse dehors de cris entremeslez,
De souspirs angoisseux, & de pleurs clair-gelez,
Elle trance les lis qui decorent sa face,
Donnant jour aux ennuis qui prennent dans soi place,
Or’ d’un moitte baiser caressant son Enfant,    180
Et or’ de deux ruisseaux son teint palle arrousant,
Aprés tant de regrets, & tant de larmelettes
Espuiseés du creux des deux sources doüillettes,
La Deesse d’Amour dressant son demi-cœur,
Enrouée lui dit : O celeste Vainqueur,    185
Quel desastre cruel, quelle force mutine
Te provoque à remplir de ce dueil ta poitrine ?
O Dieux, permettez-vous, permettez-vous, helas !
Que je perde à ce coup de mes maux le soulas ?
   Amour à ces regrets tout en sursaut s’éveille,    190
Et ne sçait s’il est vif, s’il songe, ou s’il sommeille,
Tant il est accablé d’une fiere rigueur,
Qui rengourdit du tout sa debile vigueur :
Toutesfois peu à peu il recouvre sa force,
Et de conter son mal à sa Mere s’efforce.    195
Alors tirant sa voix de la presse des pleurs,
il monstre de son dueil les tesmoignages seurs,
C’est le cruel bandeau qui privoit de lumiere
Ses beaux yeux entourez d’une double paupiere,
Disant : Mere, voici le destin rigoureux,    200
Qui me rend justement plaintif & douloureux,
Voici par quel moien Folie la perverse
Ennoircit de mes yeux la couleur blanche-perse,
Voici qui rend aveugle un des Dieux clair-voiant,
Object qui va mon cœur aux ennuis conviant.    205
   O Mere, qui tenez dans le lambris celeste
De l’immortalité le sommet & le faiste,
Aions à Jupiter ensemblement recours,
Implorons à ce faict son aimable secours,
Afin que de ce tort il prenne la vengeance,    210
Ou qu’il donne à noz maux quelque peu d’allegeance.
Helas ! dit à ce coup la dolente Cypris,
Aurois-je bien le cœur d’endurer tel mespris ?
Allons, je le veux bien, allons sans plus attendre,
Noz ameres douleurs à Jupin faire entendre.    215
Or sus, venez, mon Mieux, suivez moi, mon Mignon,
Le souci des Amants, & le seur compagnon.
Ainsi guide son fils l’Amoureuse Deesse
Vers l’immortel Seigneur de la Divine presse,
Et ne fault à l’instant pardevant Jupiter    220
Amour son jeune fils tristement presenter,
Souspirant, & blasmant du Destin l’inconstance,
Pour induire à pitié la Divine assistance,
Et tantost assez hault dit : O Prince des Cieux,
Pere des citoiens astrez entre les Dieux,    225
Qui fais mouvoir au son de ta seule parole
Du doré firmament & l’un & l’autre Pole,
Enten mes tristes cris, & le dueil vehement
Qui furette les os de mon entendement,
Oy de mon cher Enfant la dolente complainte,    230
Comme personne estant d’affliction attainte,
Contemple en quel estat Folie, sans raison,
A mis la belle fleur de sa tendre saison.
   Mais qui pourroit assez depeindre en apparence
L’emphase dont Folie embellit sa defense ?    235
Fors qu’aprés maints propos Apollon l’excellent
Print la defense en main de l’Archerot dolent,
Pour se monstrer benin, pieux, & debonnaire,
Et qu'il ne desiroit qu’à Cyprine complaire,
Sans qu’aucun fist semblant de prendre en cet endroict    240
De Folie le faict, la cause, ni le droict.
   Mercure eschelle-Cieux voiant un tel outrage,
C'est moi, c'est moi (dit-il) à qui boult le courage
De ce Deité la cause soustenir,
Je ne sçaurois meshui pour rien m’en abstenir,    245
Faut-il vilipender une telle Deesse ?
Non, je ne puis souffrir cete estrange rudesse.
Haranguez donc, mignon des neuf pudiques Soeurs,
Puisque du droict d’autrui nous sommes defenseurs.
   Lors le bel Apollon d’une docte eloquence,    250
Arrestant son esprit au but de sa defense,
Prononce gravement : Pere, qui des humains
Entretiens sainctement le support en tes mains,
Qui donnes à chacun par ta saincte puissance
Et du bien & du mal parfaicte cognoissance,    255
Vueilles à ce meffaict avoir esgard & soing,
Pour y remedier ainsi que de besoing.
Or il faut estimer, & c’est chose notoire,
Qu’Amour sur tous les Dieux est excellent en gloire.
S’il est tel que je dis, de ce mesme compas    260
Doivent estre reglez des Deesses les pas,
Et puisque les Divins sont moindres en Empire,
Pour clorre ce sujet ce poinct-là doit suffire,
Que si cet object-là n’est assez suffisant,
Mille entre ce discours j’en irai divisant.    265
En premier lieu je dis que l’ingrate Folie
S’est du tout lourdement en cet endroit faillie,
D’avoir au plus puissant de la trouppe des Dieux
Resserré d’un bandeau perfidement les yeux,
En-aprés d’avoir prins un vol si temeraire,    270
Que de rendre à ses loix Amour comme forçaire,
Et d’avoir entrepris sur sa Divinité,
Afin qu’il eust l’esprit rempli de vanité.
De mille autres propos je fournirois ma traicte,
Sans appeler ma voix si tost à la retraicte,    275
Mais cognoissant le droict & l’équité du faict,
J’implore à toi, Jupin, qu’Amour juste & parfaict
Soit, sans plus differer, par ta saincte ordonnance,
Remis en son entier & premiere puissance :
Car puisqu’il a sur tous uniquement pouvoir,    280
Folie doit Amour pour Seigneur recevoir.
   A tant se teust Phebus, faisant place à Mercure
Qui bouillonne au-dedans d’une soigneuse cure,
Ne pensant qu’à pouvoir sa defense fournir,
Et Folie sans plus en ce poinct soustenir,    285
Ainsi pressant sa voix estalla sa parole,
Et dit : O grand Hammon, des Divins la boussole,
Si comme Juge sainct tu conserves le droict,
Fai nous en voir l’effect ores en cet endroict,
Afin que si le droict à ma cause commande,    290
J’obtienne la raison de ma juste demande :
L’equité ne doit point par le fard d’un discours
Souffrir que la faveur mette fin à son cours,
Non pas que pour cela par mes propos j’aspire
A vouloir amoindrir Amour ni son Empire,    295
Mais pour monstrer qu’aucun ne se doit desvoier,
Pour entrer au chemin qui nous fait fourvoier.
Il faut donc, puisqu’ainsi raison le nous accorde,
Que toi, Dieu tres-puissant, bornes cete discorde,
Non selon la faveur, mais selon l’équité,    300
Puisque par la raison le droit est limité,
Sur quoi j’ose affermer qu’Amour doit satisfaire
Folie, & desormais d’elle ne se distraire :
Car il ne va jamais errant par l’Univers
Qu’elle ne soit le frein de son esprit divers.    305
Celui qui de ses traicts espoinçonné se treuve,
N’en fait-il pas à tous une trop belle preuve ?
Car il n’a pas si tost humé cete poison,
Qu’il est privé de sens, & n’a plus de raison,
Rien que de fols pensers son esprit ne demande :    310
Car avecques l’Amour la raison ne commande,
Folie suit tousjours les Amoureux appas,
Et l’Amour ne se peut esloigner de ses pas,
Ils sont un en deux corps, ils sont deux en une ame,
Leur jour n’est allumé que d’une mesme flame,    315
Ils n’ont qu’un seul esprit, & qu’un mesme pouvoir,
Bien que defalliez on nous les face voir
Or puisqu’il est ainsi, s’il te plaist, Roi celeste,
Il faut en accordant les fins de ma requeste,
Que Folie & l’Amour conjoincts ensemblement    320
Usent à l’advenir leurs jours paisiblement.
   A ce dernier propos fust toute l’assemblee
D’un hault fremissement esmeue & pertroublee.
Chacun des Dieux pallit, & plaint ce bel Archer,
Qui fait ja par les champs de son esprit marcher    325
Mille soucis divers, mille errantes pensées,
Oiant par l’inventart les causes proposées,
Il fait ja ruisseler de ses deux yeux sombreux
Un clair torrent de pleurs sur ce voile encombreux,
Et peu s’en faut, helas ! que telle angoisse amere    330
Ne le prive des yeux de sa dolente mere,
Son cœur bouffi de dueil & de pensers ardens
L’Absynthe fielleux avalle par dedans ;
Bref, tout ainsi qu’on void la nacelle brisée
Estre des flots vitrez rudement maitrisée    335
D’Eole les forests & ses postillons,
Et du coultre & du soc la plaine en longs sillons :
Ainsi le desespoir de son cœur se rend maistre,
Lui gelle les esprits, de sa chair se vient paistre,
Lui rehume à longs traicts son sang chaud gargouïllant,    340
Et lui comble d’ennui le courage bouïllant.
Mais en fin donnant jour au paisible silence,
Il borna de ses pleurs la dure violence,
Et d’un espoir trop vain consolant sa rigueur
Il reprend peu à peu sa pristine vigueur,    345
Non si bien toutesfois, qu’il n’eust l’ame asservie :
»    Car toujours de la peur l’esperance est suivie.
Lors qu’il pense estre seur, son espoir incertain
Rend par mille pensers son repos momentain,
Ores il se resoult, tantost il se lamente,    350
Et plus il a de peur, plus son mal le tourmente,
Mais Ainsi qu’il alloit en son mal s’esbatant
On mit fin tout par tout au tumulte esclatant,
Et chascun attentif tira sa voix arriere,
Pour entendre d’Ammon la volonté derniere,    355
Qui sceptrant aussitost son bras audacieux
Remplist de ces propos la campagne des Cieux :
NOUS tres-puissant Jupin, Roi du brillant Empire,
Soubs qui toute equité divinement respire,
Qui du char Delien animons le beau jour,    360
Esclairant de ses rais l’un & l’autre sejour,
Qui tenons soubs noz mains le debrisant tonnerre,
Pour punir, s’il nous plaist, le peuple de la terre,
Qui muons le Soleil en ses douze Maisons,
Pour couver le doux fruict des futures saisons,    365
Qui par l’influs sacré d’une estoille fatale
Destinons le mortel à son heure natale,
Et qui de noz faveurs octroions le secours
A ceux qui promptement nous dressent leur recours,
ORDONNONS que l’Amour ne se pourra distraire    370
De Folie, qui n’est à son âge contraire,
Ains que suivant ses pas d’un vol audacieux
Il en agitera son esprit soucieux,
Et par mesme moien nous voulons que Folie
Inseparablement avec Amour se lie,    375
Qu’elle guide ses pas, & que paisiblement
Tous deux à l’advenir vivent ensemblement,
Aiant du demeurant de l’offense commise
Aux siecles à venir la recerche remise.
Ainsi de ses propos il arresta le cours,    380
Et limita sa voix par la fin du discours.
   Venus couvrant alors d’une roulante glace
Les roses de son teint, & les lis de sa face,
Se retira du Ciel en son Regne amoureux,
Poour plaindre de son Fils le Destin rigoureux.    385
Mais qui pourroit nombrer les mignardes caresses
Qu’elle receut là bas des Vierges chasseresses,
Les larmes en ruisseaux espanchées aux fleurs,
Les plaintes, les regrets, les sanglots, & les pleurs ?
Ah ! ce seroit compter les vagues en l’orage,    390
Et nous planter au dos l’Icarien plumage.
Suffit que les rochers de douleur se fendoient,
Et tesmoings aux accents de leurs voix respondoient.
Phœbe la consoloit, & la fee Navonde,
Qui sortit à ce coup du moitte sein de l’onde,    395
Et les Nymphes des bois tentoient à qui mieux mieux
De pouvoir estancher le torrent de ses yeux,
Bref, on n’oioit sonner que les roches contrainctes
Des airs elangourez de leurs tristes complainctes,
Ainsi vont arrosant de leurs liquides pleurs    400
L’inegale couleur des herbes, & des fleurs,
Pour le Mignon Amour, le fils de Cytherée,
Qui remplit de sanglots la campagne etherée,
Et qui suit pas à pas celle qui sans raison
Commande à noz esprits en la jeune saison :    405
»    Car tant que le Soleil se lavera dans l’onde,
»    Folie avec Amour marchera par le monde.

Fin du differend d’Amour & de Folie.

« Le Jugement de Jupiter sur le differend d’Amour & de Folie » est un long poème en alexandrins et en rimes plates, imprimé en italiques.

Après un préambule de 14 vers, c’est le canevas du « Débat de Folie et d’Amour » de Labé qui est suivi : après une bagarre initiale au seuil de l’Olympe entre Amour et Folie, Folie ne crève pas les yeux d’Amour mais « lui bandela la vue » d’un « crespe ombreux ». Amour se plaint à Vénus ; ils vont se plaindre à Jupiter ; Mercure se propose de défendre Folie et « le bel Apollon » Vénus et son fils. Apollon demande que les yeux soient rendus à Amour et Mercure demande qu’Amour et Folie aillent ensemble car « Ils sont un en deux corps, ils sont deux en une âme » ; désespoir d’Amour ; Jupiter rend sa sentence et ordonne que « l’Amour ne se pourra dispenser de Folie » et que « Folie / Inseparablement avec Amour se lie ». Douleur de Vénus et deux derniers vers : « Car tant que le soleil se lavera dans l’Onde, / Folie avec Amour marchera par le monde » suivis de la mention : « Fin du Différend d’Amour & de Folie ».

Les discours d’Apollon et de Mercure sont très brefs. C’est un abrégé versifié du texte de Labé, lu de près par Daix, sans qu’aucune mention de Labé ne soit faite dans le poème ou dans l’entourage du poème.

François Daix est un poète marseillais de la fin du XVIe siècle et du début XVIIe siècle. Les bibliographes divergent sur l’étendue de son œuvre.

Selon l’abbé Gouget, dans sa Bibliothèque, Daix aurait écrit Les Premières Œuvres du sieur Daix marseillois. Dédiez à tres illustre et très vertueux seigneur, Monseigneur G. Du Vair, conseiller du roi en son conseil privé et d’Etat, et premier président en la cour de parlement de Provence, A Lyon par Thibaut Ancelin, 1605. Pour Fernand Drujon, le Polydore ne serait que la première partie de ce livre intitulé Les Premières Œuvres du sieur Daix marseillois… la troisième partie du volume s’intitulant « Synthèse, ou Meslange poétique de diverses Amours » (Les Livres à clef, tome second, Paris, Edouard Rouveyre, 1888, col. 1143). Nulle localisation pour un tel volume.

Selon d’autre sources, le livre de F. Daix s’intitulerait Les Premices des Œuvres du sieur Daix, Lyon, T. Ancelin, 1605 (voir Louis de Veyrières, dans Monographie du sonnet, Paris, Bachelin-Deflorenne, 1869, p. 225 ou Henry Lafay, qui reprend ce titre dans La Poésie française du premier XVIIe siècle, p. 345).

Le catalogue de la Bibliothèque de l’Arsenal donne Les Premices des Œuvres du sieur Daix sous la cote 8-BL-8999(1), conservé dans un recueil factice.

USTC répertorie deux exemplaires des Premices de 1605 à l’Arsenal et à la BnF et deux éditions de Polydore, une de 1605 à la Méjanes et un de 1606 à Princeton.

L’exemplaire de la BnF Rés-Ye-2059 est bien un livre autonome, format in-12  (avec sa propre page de titre et ses propres signatures) et non une partie d’un recueil plus conséquent. Les pièces liminaires adressées à Daix sont de J. Arbaud, Sr de Porchères, Antoine Prat et A. B. M.