"Jan de Tournes" / Jean de Tournes

Par Jan de Tournes

C'est en 1554, sans doute sous l'influence du poète et savant Jacques Peletier du Mans, soucieux de réforme orthographique, qui réside alors dans sa maison (et forme son fils, le futur Jean II de Tournes, aux mathématiques), que Jean de Tournes a commencé d'adopter la forme "Jan" pour son prénom, qu'il orthographiait "Jean" auparavant. Cet usage, qu'il conservera jusqu'à sa mort, en 1564, lors d'une épidémie de peste, répond sans doute aussi au goût de l'imprimeur et éditeur pour les jeux de variation sur son identité : il profite de ses publications polyglottes pour transcrire son nom dans six autres langues que le français – "Ioannes Tornaesius", "Giovan (ou Giovanni) di Tournes", "Juan de Tournes", "Jean of Tournes", "Hans Tornesius", "Ian van Tournes"  – et il accorde un soin très particulier à élaborer ses diverses "marques" professionnelles qui peuvent inclure la pratique de l'anagramme ("IAN DE TOURNES" / "SON ART EN DIEU"). Ces pratiques disent la fierté professionnelle d'un homme qui a consacré toute sa vie à l'imprimerie, d'abord comme compagnon, puis comme maître, devenant une figure majeure du monde du livre lyonnais et obtenant en 1559 le titre d'"Imprimeur du roi" à Lyon. Le choix, pour son adresse typographique, de la formule "Par Jan de Tournes" (plutôt que "Chez") exprime aussi cette fierté artisanale – plutôt que commerciale –, la valeur accordée au travail manuel lorsqu'il s'allie aux desseins des savants.

L'univers social de Jean de Tournes n'est guère éloigné de celui de Louise Labé. Issu du monde des artisans, il s'est formé dans les ateliers (à Lyon et peut-être ailleurs) avant d'être compositeur dans l'atelier de Sébastien Gryphius au début des années 1530. Il a presque 40 ans lorsqu'il peut créer son propre atelier, en 1542, en s'installant rue Thomassin dans la maison de sa belle-mère Michelette Gibollet, veuve d’un peintre en bâtiments (ADR 3E 3765, f. 105v-106r).

Il y imprime, avec un grand soin et un sens visuel remarquable (aidé en cela par les innovations du créateur de lettres parisien Robert Granjon), des ouvrages d'abord  exclusivement en français, bénéficiant vite de la présence à ses côtés d'un lettré appartenant aux cercles de Marguerite de Navarre, Antoine Du Moulin : poésie française, traduction des sources antiques, influences italiennes, littérature spirituelle évangélique. Il accompagne ainsi l'inventivité littéraire des cercles lyonnais (Scève, Vauzelles, Du Guillet, Tyard, Des Autels…), tout en élargissant constamment ses domaines d'activité (et les publics visés par ses livres) : livres illustrés, grâce à la collaboration avec le peintre et dessinateur Bernard Salomon ; production biblique, sous une influence genevoise de plus en plus marquée ; érudition latine et grecque, surtout après la mort en 1556 de son maître Gryphius.

Au début des années 1550, il achète puis fait agrandir une maison rue Raisin (ADR 3851, f. 109r-111v), qui devient un lieu d'accueil pour les intellectuels résidant ou de passage à Lyon. C'est dans ce contexte qu'il imprime et publie les Euvres de Louïze Labé Lionnoize, qui entrent en résonance avec différents aspects de sa politique éditoriale (pétrarquisme, promotion des femmes, valorisation des cercles lyonnais…). Aucune source ne permet de mieux préciser quel a été son rôle dans la constitution du volume : a-t-il pris lui-même l'initiative de la publication ? S'est-il chargé de réunir les "Escriz de divers Poëtes à la louenge de Louïze Labé Lionnoize" ? (Il a choisi, cependant, d'accorder typographiquement plus de valeur aux écrits de l'autrice qu'aux textes d'escorte : relecture un peu moins attentive, quelques vers oubliés dans une pièce en italien, sonnets coupés par un changement de page contrairement à ses habitudes…) Quoi qu'il en soit, l'importance qu'il accorde à cette publication est confirmée par la réédition du volume l'année suivante. Dès 1555, il a également imprimé le nom de Louise Labé dans les "Opuscules" poétiques joints à l'Art poëtique de Jacques Peletier du Mans, qui adresse une ode à l'autrice des Euvres. À notre connaissance, il n'aura pas d'autre occasion de réimprimer son nom par la suite.

À la fin du XVIIIe siècle, un de ses héritiers, Samuel de Tournes-Cannac, dernier imprimeur et libraire de la dynastie, écrit dans un mémoire manuscrit qu'il lui consacre, que, selon une "tradition de famille", son ancêtre entretenait avec Louise Labé des relations "plus intimes que celles d’une simple amitié" – il ne précise pas ses sources.

 

Sources

CARTIER, Alfred, Bibliographie des éditions des De Tournes imprimeurs lyonnais, Paris, Édition des Bibliothèques Nationales de France, 1937-1938.

CHANG, Leah L., Into Print : The Production of Female Authorship in Early Modern France, Newark, University of Delaware Press, 2009.

CLEMENT, Michèle, « Donner une forme à la poésie : les débuts de Jean de Tournes (1544-1547) », Gryphe. Revue de la Bibliothèque municipale de Lyon, 26, nov. 2016, p. 34-41.

DAVIS, Natalie Zemon, « Women in the Crafts in Sixteenth-Century Lyon », Feminist Studies, 8, 1982, p. 46-80.

DAVIS, Natalie Zemon, « Le monde de l’imprimerie humaniste : Lyon », Histoire de l’édition française, t. 1, dir. R. Chartier, H.-J. Martin et J. P. Vivet, Paris, Promodis, 1982, p. 255-277.

JOURDE, Michel, « Intertextualité et publicité. Publier selon Jean de Tournes (1542-1564) », French Studies, LXV/3, 2011, p. 315-326.

JOURDE, Michel, « Comment Jean de Tournes (n’)est (pas) devenu un imprimeur humaniste », dans Passeurs de textes. Imprimeurs et libraires à l’âge de l’humanisme, dir. C. Bénévent, A. Charon, I. Diu et M. Vène, Paris, École des Chartes, 2012, p. 117-131.

KEMP, William, « Jean de Tournes, Sébastien Gryphe et Robert Granjon à Lyon en 1543 et après », Réforme Humanisme Renaissance, n° 92, 2021, p. 95-115.

LEJEUNE, Maud, Pourtraits divers de Jean de Tournes. Édition critique et fac-similé du tirage de 1556, Genève, Droz, 2012.

RAJCHENBACH-TELLER, Élise, « Mais devant tous est le Lyon marchant ». Construction littéraire d’un milieu éditorial et livres de poésie française à Lyon (1536-1551), Genève, Droz, 2016.